Oscar V. de L. Milosz

Adramandoni, 1918


La Gamme


 
Dans ce jardinet d’église
Où le vieux soleil des pauvres
Réussit parfois, vers juin
À faire éclore à demi
Deux ou trois fleurs de faubourg,
Qui font pousser de grands ah !
Le jeudi et le dimanche
Aux blancs et sages forçats
Du voisin orphelinat,
Tantôt (et je connais là
Une vierge sans visage
Qui dans sa niche effritée
Berce un vieux Jésus moussu),
Dans le silence moisi
J’ai senti mon cœur saisi
Par un son de clavecin
Sourd, jauni, quasi défunt,
Trouble comme le parfum
De pluie et de parchemin
Des in-folio latins
Et proche et pourtant éteint
Comme un moi-même indistinct
Au fond d’un miroir sans tain,
Étrange, secret tintouin
Intérieur et lointain,
Une de ces pauvres gammes
De bémols couverts, chagrins,
Qui réveillent dans les âmes
La sainte odeur des matins
De la claire adolescence
Et du profond des jardins
Et de l’eau dans le silence
Et du soleil sur le pain
Et du miel dans les faïences
Lourdes de mil huit cent vingt.
Et soudain, comme l’enfant
Ferme ses main étrangleuses
Sur le moineau grelottant
Trop tôt envolé du nid,
Oui, — qui le croirait ? — soudain
Comme quand j’avais vingt ans
(Enfant épris d’une enfant)
J’ai dans mes deux vieilles mains
Serré ce cœur irritant
Qui s’était pris, tout-à-coup,
À battre, mais follement,
Mais affreusement, mon Dieu ! — pour vous —
 

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