Maurice Donnay

L’Esprit français


Le Quatorze Juillet


 

À Bazih.


Vois-tu la longue ribambelle
Des gens bras dessus, bras dessous ?
Certes, la fête sera belle :
Tous les faubourgs sont déjà saouls.
 
Vois-tu ce monsieur qui frétille
Là-haut ? C’est ce bon Gorgibus.
Ne pouvant prendre la Bastille,
Il en prend du moins l’omnibus.
 
Vois-tu cette foule accourue
Autour des géants d’autrefois
Dressés au coin de chaque rue ?
C’est Petrolskof, c’est Pipe en bois,
 
Ou quelque autre grande figure
Choisie avec un tel bon sens
Que deux bronzes qu’on inaugure
Ne peuvent se regarder sans
 
Rire. Le peuple-roi s’amuse
En de tricolores fracas ;
Ce bruit mariannesque, ô Muse,
Froisserait tes sens délicats.
 
Pour t’envoler à quelques lieues,
N’entre-t-il pas dans ton concept
De prendre devers les banlieues
Un train de neuf heures dix-sept ?
 
Vers les grands parcs peuplés de marbres
Dressant leur blanche nudité,
Et vers les forêts où les arbres
Ne sont pas de la liberté !
 
Loin du tumultueux asphalte
Où Paris hurlant se hâtait,
Loin, très loin, nous avons fait halte,
Et sous les bois calmes c’était
 
Comme une ivresse reposée,
Comme un rêve à peine conçu ;
Pour ne pas mouiller de rosée,
Toi, ta robe de fin tissu,
 
Et moi mon pantalon superbe,
Nous avions jeté nos manteaux
Avant de nous coucher sur l’herbe
Où nous étions sentimentaux.
 
Les oiseaux dans leurs chants de fête
N’exigeaient pas qu’un sang impur
Abreuvât leurs sillons ; ta tête
Adorable reposait sur
 
Mon bras et des senteurs berceuses
Confusément venaient à nous ;
Des bêtes, fines connaisseuses,
Grimpaient le long de tes genoux.
 
Tu riais ton rire sonore
Qui faisait rire les échos,
Et dans tes fins cheveux d’aurore
Tu mettais des coquelicots
 
Rouges, des marguerites blanches
Entremêlés de bleuets bleus ;
Et moi je baisais tes mains blanches,
Ta lèvre rouge et tes yeux bleus.
 
Tu me chantais de ta voix grave
Ton répertoire de chansons ;
Des merles sifflaient à l’octave
Dans le mystère des buissons.
 
Puis le soir vint : des ombres douces
S’endormirent sur les gazons.
Déjà l’émeraude des mousses,
Le vert tendre des frondaisons,
 
Toute la forêt séculaire
Rassemblait, éparse dans l’air,
Sa chemise crépusculaire,
Tandis que la lune au ciel clair
 
Montait. Tout là-bas, des fusées
Jaillissaient vers le firmament,
Puis s’éparpillaient irisées !
Alors tu me dis simplement :
 
« Voici l’heure du sacrifice. »
Et je vis s’allumer des feux
Dépouillés de tout artifice,
Dans l’azur profond de tes yeux.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 7 juin 2016 à 15h24

Rue des Prélats
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À l’auberge, une ribambelle
De prélats, dépensant leurs sous,
Me disent que leur vie est belle ;
Mais je crois qu’ils sont un peu saouls.

Le plus joyeux d’entre eux frétille,
C’est un évêque in partiibus ;
Son crâne luit comme une bille,
Car il est tondu rasibus.

À la tavernière accourue,
Il dit des blagues d’autrefois,
Comme on en dit au coin des rues,
Comme on les aime, quand on boit.

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