Maurice Donnay


Éros vanné


 
Je ne suis pas ce Dieu vainqueur
Né sous le ciel bleu de la Grèce
Qui s’en allait perçant les cœurs
Avec ses flèches d’allégresse,
 
Le fils d’Arès le guerrier fort
Et d’Aphrodite aux beaux scandales
Ou de Zéphyre aux cheveux d’or
Et d’Iris aux pures sandales :
 
Je suis le fruit d’un rendez-vous
Pris dans une arrière-boutique
Par un bookmaker aux poils roux
Avec un trottin chlorotique,
 
Et vieux malgré mes vingt années,
Usé, blasé, car je suis né
Sur un lit de roses fanées
Et je suis un Éros vanné.
 
Je ne suis pas le Dieu qui jette
Les amants au bord des fossés
Et dont la rapide sagette
Couche les couples enlacés ;
 
Le Dieu des albes Hyménées
Et des symboliques flambeaux
Qui fait les vierges étonnées
Par les époux jeunes et beaux ;
 
Le Dieu qui sème et qui féconde
Et qui garde vigilamment
La vieille loi qui donne au monde
L’éternel rajeunissement.
 
Non, ma mission est moins haute,
Car je fournis aux débauchés
Les mineures de tables d’hôte
Et les petits garçons bouchers.
 
Elles ne sont pas prolifiques
Mes unions évidemment :
Je préside aux amours sapphiques
Des femmes qui n’ont pas d’amant.
 
Je ne règne pas : je divise,
Et pour toute pollution
Cherchant l’ombre, j’ai pour devise :
Stérilité, Discrétion.
 
Je suis blond : mes yeux d’émeraudes
Hypnotisent les névrosés.
J’apprends la science des fraudes
Aux maîtresses des épuisés.
 
J’ai la souplesse des couleuvres ;
Je sais le pouvoir des parfums,
Et par de secrètes manœuvres
Ressusciter les sens défunts.
 
Et j’ai le martinet qui cingle
Pour les gagas, triste troupeau,
Et le supplice de l’épingle
Cruelle qui porte à la peau.
 
Je suis le Dieu des Morphinées
En quête de frissons nouveaux,
Je suis le Dieu des Raffinées
Dont je détraque les cerveaux.
 
Très vieux malgré mes vingt années,
Usé, blasé, car je suis né
Sur un lit de roses fanées
Et je suis un Éros vanné !
 

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