Louis Chadourne


Le Secret


 
Trésors des nuits et vous dons éclatants du jour,
Qui m’avez, ombre molle ou trop vivace flamme,
De tendresse ou d’orgueil dilaté tour à tour,
Ainsi donc je vous ai tenus en ma pauvre âme.
 
J’ai senti sous ma peau se couler chaudement
La sève de mes jours et l’été de ma vie,
J’ai compté la douceur de chaque battement,
Et de vivre ma chair fut sans cesse ravie.
 
Par grappes les instants comme des raisins mûrs,
Ensanglantaient mes mains de leur tiédeur pourprée
Et le Moi du présent tendant vers son futur
Fiévreusement ainsi qu’une bouche altérée.
 
Et maintenant, je sais un bonheur plus certain
Que la minute ardente et dont s’émeut notre ombre
Mais dont l’éclair farouche, éblouissant et vain
S’abîme pour jamais dans le passé sans nombre.
 
Je sais que l’Univers une fois possédé
Est mien comme le sont ma joie et ma tristesse
Que le multiple amour dont je suis habité
Le vêt d’une éternelle et paisible richesse.
 
Que l’algue qui se ploie au sillage qui luit
L’arôme ensoleillé des pins gras de résine ;
Que les étoiles dans les arbres, et le bruit
Du jet d’eau qui fait sangloter la nuit divine,
 
Que le fruit qui se gonfle et dont rit le verger
Que l’herbe qui se meut vers le soleil, la flamme
Souple, la terre et l’eau vivantes, l’air léger,
Que ce qui vit et meurt a pour centre mon âme
 
Je suis riche d’un monde impalpable et puissant
D’où naissent le bonheur et l’orgueil solitaires
La clarté que je vois, le parfum que je sens
M’enivrent d’un docile et quotidien mystère
 
Et c’est pourquoi, prunelle aveugle de la nuit,
Ô Mort, je vais sans peur vers ta gloire inféconde
Émerveillé de moi, je consens et te suis ;
J’emporte en mes yeux clos le visage du Monde.
 

Florence, novembre 1911

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