Le Navire gelé

Des voyageurs racontent qu’au milieu des glaces arctiques, ils rencontrèrent un vieux navire gelé par les hivers. Ils pénétrèrent, avec une terreur mêlée de respect, dans cette nef vide et froide, où tout semblait métamorphosé par le temps : les voiles, les agrès, les cordages. Ils peignent, d’une manière grave et puissante, le spectacle qu’on apercevait du tillac, à travers les embrasures de neige qui formaient ses bastingages. Le navire était immobile, et l’on voyait au loin des Alpes vagabondes, qui se ruaient les unes contre les autres avec un bruit épouvantable. Je me suis souvent rappelé cette image, en entrant le soir dans une église, dans ces grands vaisseaux de pierre, à l’ancre au milieu des tempêtes et des roulis du monde, qui défient les orages de leurs mâts de granit et de leurs voiles de marbre ; on se sent saisi d’une sorte d’effroi curieux, en songeant que cette barque pétrifiée a beau ne pas bouger des flots, [...]

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Les Horloges

Les sabliers nous avertissent que nous devenons tous ce qui compte nos instants. Les clepsydres nous disent qu’il n’y a pas dans ce monde une minute qui ne puisse être marquée par une larme, et que les générations qui se succèdent ne sont rien de plus que des gouttes d’eau qui tombent. Orateurs silencieux, les cadrans solaires nous mesurent avec l’ombre la durée de la lumière et nous répètent sans cesse que peine et plaisir, rien ne marche qui ne fasse partie de la mort. Les sabliers, les clepsydres, les cadrans solaires ne parlaient à la pensée qu’en s’adressant aux yeux. L’homme a trouvé que ce n’était point assez. Il a forcé l’oreille d’entendre et d’écouter la fuite du temps. Sans vouloir s’informer de ce qu’elles deviennent, il a mis des grelots au troupeau de ses heures, et, grâce à cette heureuse invention, il peut de moment en moment entendre sonner le glas d’une portion de sa vie.
[...]

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Le Vaisseau Spectre

Tous les marins vous raconteront la légende du vaisseau-spectre, de ce vaisseau de brouillard, monté par des fantômes, qui apparaît à l’improviste sur les flots, comme aux limites de l’horizon le nuage cuivré où couve la tempête. La tempête éclate ! toutes vos voiles se serrent, mais lui ne cargue pas les siennes ; il semble que l’orage soit son élément. Vous voulez fuir ! Vous fuyez sans l’éviter. Quelque manœuvre que vous fassiez, le fatal navire est toujours là. Vous le voyez au nord ! Vous vous tournez vers le sud, et il vous fait face comme auparavant. À l’est, à l’ouest, il est toujours devant vous ; sa sinistre immobilité suit tous vos mouvements ; cette ombre ne vous quitte pas plus que la vôtre, et gouverne à la fois la mer et l’ouragan. De quel nom faut-il nommer ce vaisseau, qui ressemble au mal heur, et qui, présent partout, semble, impalpable qu’il est, tenir à lui seul tout l’océan ?
[...]

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Le Passé

On demande ce que deviennent les jours qui ne sont plus, et si c’est le cœur de l’homme qui leur sert de tombeau. Non, croyez-moi ; tout paraît mourir, mais rien ne meurt en effet ; hier existe encore, quoique vous ne le voyiez plus. Vos jours évanouis sont des absents qui ne reviennent pas, mais qui ne sont pas perdus. Ils ont, comme dans un sanctuaire, suspendu leurs images dans votre âme, et quand vous dormez, quand vous rêvez, ils viennent souvent s’y entretenir comme autrefois, et déranger la poussière qui couvre leurs portraits. Le passé vit toujours sous la neige des ans. C’est l’eau vive qui court toujours sous la carapace de glace, l’eau vive où serpentent, comme des flèches de pourpre et d’or, comme des grappes de pierreries voyageuses, comme des fleurs qui fuient et ne se fanent pas, mille nageurs silencieux qui sont les souvenirs.
[...]

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