L’Esprit et l’Eau


 
Après le long silence fumant,
Après le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et de fumées,
Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,
Soudain l’Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,
[...]

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Ténèbres


 
Je suis ici, l’autre est ailleurs, et le silence est terrible :
Nous sommes des malheureux et Satan nous vanne dans son crible.
 
Je souffre, et l’autre souffre, et il n’y a point de chemin
Entre elle et moi, de l’autre à moi point de parole ni de main.
[...]

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Visite

Il faut de longs cris avant qu’elle s’ouvre, de furieuses batteries sur la porte patiente, avant que le domestique intérieur, sensible à leur concert, vienne reconnaître l’étranger au milieu de ses porteurs déposé devant le seuil dans une caisse. Car ici point de sonnette profonde, point de timbre dont la traction d’un fil au travers des murs s’attachant au plus secret détermine l’explosion soudain, pareille à l’aboi d’une bête que l’on pince. La Montagne Noire est le quartier des vieilles familles et le silence y est grand. Ce qui chez les Européens sert pour la récréation et les jeux, les Chinois le consacrent à la retraite. Dans le gâteau animal, entre ces rues toutes bouillonnantes d’une humanité impure, il se réserve des lieux oisifs que cloisonnent largement tel enclos vide ou l’hoirie de quelque personne isolée, adjointe à des lares antiques ; que seul un noble toit aménage l’ombre énorme des banyans plus anciens que la ville et des letchis qui croulent sous la charge de leurs glands de pourpre ! Je suis entré ; j’attends ; je suis tout seul dans le petit salon ; il est quatre heures ; il ne pleut plus ou est-ce qu’il pleut encore ? La terre a reçu son plein d’eau, la feuille abreuvée largement respire à l’aise. Et moi, je goûte, sous ce ciel sombre et bon, la componction et la paix que l’on éprouve à avoir pleuré. En face de moi se dresse un mur au faîte inégal, où s’ouvrent trois fenêtres carrées que barrent des bambous de porcelaine. Comme on ajuste sur les papiers diplomatiques la « grille » qui isole les mots vrais, on a appliqué à ce paysage trop large de verdure et d’eau cet écran au triple jour, on l’a réduit au thème et aux répliques d’un triptyque. Le cadre fixe le tableau, les barreaux qui laissent passer le regard m’excluent moi-même, et, mieux qu’une porte fermée de son verrou, m’assurent par dedans. Mon hôte n’arrive pas, je suis seul.
[...]

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La Dérivation

Que d’autres fleuves emportent vers la mer des branches de chêne et la rouge infusion des terres ferrugineuses ; ou des roses avec des écorces de platane, ou de la paille épandue, ou des dalles de glace ; que la Seine, par l’humide matinée de décembre, alors que la demie de neuf heures sonne au clocher de la ville, sous le bras roide des grues démarre des barges d’ordures et des gabarres pleines de tonneaux ; que la rivière Haha à la crête fumante de ses rapides dresse tout à coup, comme une pique sauvage, le tronc d’un sapin de cent pieds, et que les fleuves équatoriaux entraînent dans leur flot turbide des mondes confus d’arbres et d’herbes : à plat ventre, amarré à contre-courant, la largeur de celui-ci ne suffit pas à mes bras et son immensité à mon engloutissement.

[...]

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Photo d'après : Hans Stieglitz