Théâtre

Le palais de la Corporation Cantonaise a le recoin de son dieu d’or, sa salle intérieure, où de grands sièges placés avec solennité au milieu invitent, moins au repos, vacants, qu’ils ne l’indiquent, et, comme les clubs européens disposent d’une bibliothèque, on a, de l’autre côté de la cour qui précède tout l’édifice, établi avec parade et pompe le théâtre. C’est, en retrait entre deux bâtiments, une terrasse de pierre : bloc haut et droit, et constituée de la seule différence de son niveau, la scène entre les coulisses et la foule dont elle surpasse la tête établit sa marche vaste et plate. Une toiture carrée l’obombre et la consacre comme un dais ; un second portique qui la précède et l’encadre de ses quatre piliers de granit lui confère la solennité et la distance. La comédie y évolue, la légende s’y raconte elle-même, la vision de la chose qui fut s’y révèle dans un roulement de tonnerre.

[...]

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Le Porc

Je peindrai ici l’image du Porc.

C’est une bête solide et tout d’une pièce ; sans jointure et sans cou, ça fonce en avant comme un soc. Cahotant sur ses quatre jambons trapus, c’est une trompe en marche qui quête, et toute odeur qu’il sent, y appliquant son corps de pompe, il l’ingurgite. Que s’il a trouvé le trou qu’il faut, il s’y vautre avec énormité. Ce n’est point le frétillement du canard qui entre à l’eau, ce n’est point l’allégresse sociable du chien ; c’est une jouissance profonde, solitaire, consciente, intégrale. Il renifle, il sirotte, il déguste, et l’on ne sait s’il boit ou s’il mange ; tout rond, avec un petit tressaillement, il s’avance et s’enfonce au gras sein de la boue fraîche ; il grogne, il jouit jusque dans le recès de sa triperie, il cligne de l’œil. Amateur profond, bien que l’appareil toujours en action de son odorat ne laisse rien perdre, ses goûts ne vont point aux parfums passagers des fleurs ou de fruits frivoles ; en tout il cherche la nourriture : il l’aime riche, puissante, mûrie, et son instinct l’attache à ces deux choses, fondamental : la terre, l’ordure.

[...]

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Le Promeneur

En juin, la main armée d’un bâton tortueux, tel que le dieu Bishamon, je suis ce passant inexplicable que croise le groupe naïf de paysannes rougeaudes, et le soir, à six heures, alors que la nue d’orage dans le ciel indéfiniment continue l’escalade monstrueuse de la montagne, sur la route abîmée cet homme seul. Je ne suis allé nulle part, mes démarches sont sans but et sans profit ; l’itinéraire du soldat et du marchand, la piété de la femme stérile qui dans un espoir humilié fait sept fois le tour du saint Pic, n’ont point de rapport avec mon circuit. La piste tracée par le pas ordinaire ne séduit le mien qu’assez loin pour m’égarer, et bientôt, gêné par la confidence qu’il y a pour faire à la mousse, au cœur de ces bois, une noire feuille de camélia par la chute d’un pleur inentendu, soudain, maladroit chevreuil, je fuis, et par la solitude végétale, je guette, suspendu sur un pied, l’écho. Que le chant de ce petit oiseau me paraît frais et risible ! et que le cri là-bas de ces grolles m’agrée ! Chaque arbre a sa personnalité, chaque bestiole son rôle, chaque voix sa place dans la symphonie ; comme on dit que l’on comprend la musique, je comprends la nature, comme un récit bien détaillé qui ne serait fait que de noms propres ; au fur de la marche et du jour, je m’avance parmi le développement de la doctrine. Jadis, j’ai découvert avec délice que toutes les choses existent dans un certain accord, et maintenant cette secrète parenté par qui la noirceur de ce pin épouse là-bas la claire verdure de ces érables, c’est mon regard seul qui l’avère, et, restituant le dessein antérieur, ma visite, je la nomme une révision. Je suis l’Inspecteur de la Création, le Vérificateur de la chose présente ; la solidité de ce monde est la matière de ma béatitude ! Aux heures vulgaires nous nous servons des choses pour un usage, oubliant ceci de pur, qu’elles soient ; mais quand, après un long travail, au travers des branches et des ronces, à Midi, pénétrant historiquement au sein de la clairière, je pose ma main sur la croupe brûlante du lourd rocher, l’entrée d’Alexandre à Jérusalem est comparable à l’énormité de ma constatation.

[...]

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La Navigation nocturne

J’ai oublie la raison de ce voyage que j’entrepris, pareil à Confucius quand il vint porter la doctrine au prince de Ou, et quelle fut la matière de ma négociation. Assis tout le jour dans le fond de ma chambre vernie, ma hâte sur les eaux calmes ne devançait pas le progrès cycnéen de l’embarcation. Parfois seulement, au soir, je venais avec sagesse considérer l’aspect de la contrée.

[...]

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