Renée Vivien

À l’heure des mains jointes, 1906


Nous irons vers les poètes


 
L’ombre nous semble une ennemie en embuscade...
Viens, je t’emporterai comme une enfant malade,
Comme une enfant plaintive et craintive et malade.
 
Entre mes bras nerveux j’étreins ton corps léger.
Tu verras que je sais guérir et protéger,
Et que mes bras sont forts pour mieux te protéger.
 
Les bois sacrés n’ont plus d’efficaces dictames,
Et le monde a toujours été cruel aux femmes.
Nous le savons, le monde est cruel pour les femmes.
 
Les blâmes des humains ont pesé sur nos fronts,
Mais nous irons plus loin. Là-bas, nous oublierons...
Sous un ciel plus clément, plus doux, nous oublierons...
 
Nous souvenant qu’il est de plus larges planètes,
Nous entrerons dans le royaume des poètes,
Ce merveilleux royaume où chantent les poètes.
 
La lumière s’y meut sur un rythme divin.
On n’a point de soucis et l’on est libre enfin.
On s’étonne de vivre et d’être heureux enfin.
 
Vois, élevés pour toi, ces palais d’émeraude
Où le parfum s’égare, où la musique rôde,
Où pleure un souvenir qui s’attarde et qui rôde.
 
Mon amour, qui s’élève à la hauteur du chant,
Louera tes cheveux roux plus beaux que le couchant...
Ah ! ces cheveux, plus beaux que le plus beau couchant !
 
Les douleurs se feront exquises et lointaines,
Au milieu des jardins et du bruit des fontaines,
Ô mauresques jardins où dorment les fontaines.
 
Nous bénirons les doux poètes fraternels
En errant au milieu des jardins éternels,
Dans l’harmonie et le clair de lune éternels...
 

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