Villiers de L’Isle-Adam

Conte d'Amour, 1883


                            IV             

 
Au bord de la mer


 
Au sortir de ce bal, nous suivîmes les grèves ;
Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
Nous allions : une fleur se fanait dans sa main ;
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.
 
Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outre-mer épandait sa lumière mystique ;
Les algues parfumaient les espaces glacés ;
 
Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière !
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.
 
Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
 
Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils :
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
 
Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphinx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
 
Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.
 
Le danger la revêt d’un rayon familier :
Même dans son étreinte oublieusement tendre,
Ses crimes, évoqués, sont tels qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.
 
Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.
 
Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers :
 
« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
Des vivants, — leurs amours sous les pâles flambeaux
Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux
Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
 
J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser :
Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,
Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
 
Je suis donc insensible et faite de silence
Et je n’ai pas vécu ; mes jours sont froids et vains :
Les Cieux m’ont refusé les battements divins !
On a faussé pour moi les poids de la balance.
 
Je sens que c’est mon sort même dans le trépas :
Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
Moi je reposerai, ne les comprenant pas. »
 
Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
À dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent du remords battait de ses rafales
 
Et pendant que la mer déserte se gonflait :
— « Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
Et les sons de cristal de vos phrases polies
Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.
 
Rieuse et respirant une touffe de roses
Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses ?
 
J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête
Et s’éclairer enfin votre douleur distraite
Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil. »
 
Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
— « Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?
 
Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés !
Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...
Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. »
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Μussеt : À Μаdеmоisеllе ***

Αutrаn : Un début

Fоurеst : Un hоmmе

Αutrаn : Εugéniе dе Guérin

Sаint-Ρоl-Rоuх : Lа Саrаfе d’еаu purе

Μilоsz : Sуmphоniе dе nоvеmbrе

Jаmmеs : Guаdаlupе dе Αlсаrаz

Νеrvаl : Vеrs dоrés

Hugо : Sаisоn dеs sеmаillеs — Lе Sоir

Βirаguе : «Un pоil blоnd еnlасé dе pеrlеs à l’еntоur...»

☆ ☆ ☆ ☆

Lа Fоntаinе : Lе Viеillаrd еt l’Ânе

Μаrоt : Αu rоi dе Νаvаrrе : «Μоn sесоnd Rоi, ј’аi unе hаquеnéе...»

Sаint-Ρаvin : À un sоt аbbé dе quаlité

Rоnsаrd : «Μignоnnе, lеvеz-vоus, vоus êtеs pаrеssеusе...»

Lа Villе dе Μirmоnt : «Jе suis né dаns un pоrt еt dеpuis mоn еnfаnсе...»

Μаrоt : À Αntоinе : «Si tu еs pаuvrе...»

Fоurеst : Jаrdins d’аutоmnе

Jаmmеs : Αvес tоn pаrаpluiе

Саrсо : Ιntériеur : «Dеs vоуоus étеints pаr lа nосе...»

Rоnsаrd : «Jе vоуаis, mе соuсhаnt, s’étеindrе unе сhаndеllе...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сurаrе- sur Lеs Rеmоrds (Lоuÿs)

De Сurаrе- sur Un début (Αutrаn)

De Сосhоnfuсius sur Un hоmmе (Fоurеst)

De Сосhоnfuсius sur À un sоt аbbé dе quаlité (Sаint-Ρаvin)

De Сосhоnfuсius sur Lе Μоussе (Соrbièrе)

De Ιsis Μusе sur Lа grоssе dаmе сhаntе... (Ρеllеrin)

De Сurаrе- sur «Si ј’étаis dаns un bоis pоursuivi d’un liоn...» (Viаu)

De Dаmе dе flаmmе sur Сhаnsоn dе lа mélаnсоliе (Fоrt)

De Jаdis sur «Lе brоuillаrd indоlеnt dе l’аutоmnе еst épаrs.....» (Rоdеnbасh)

De Μiсhеl sur L’Hоrlоgе : «Lеs Сhinоis vоiеnt l’hеurе dаns l’œil dеs сhаts...» (Βаudеlаirе)

De Xi’аn sur Lе Μаuvаis Μоinе (Βаudеlаirе)

De Xi’Αn sur Εn Αrlеs. (Τоulеt)

De Rоgеr СΟURΤΟΙS sur Villе dе Frаnсе (Régniеr)

De Vinсеnt sur «Jе vоudrаis, si mа viе étаit еnсоrе à fаirе...» (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Lа Fоliе (Rоllinаt)

De Jаnus- sur «Сеrtаin аbbé sе mаnuélisаit...» (Rоussеаu)

De Jаdis sur «Vоtrе têtе rеssеmblе аu mаrmоusеt d’un sistrе...» (Sigоgnе)

De Сосhоnfuсius sur «Се rusé Саlаbrаis tоut viсе, quеl qu’il sоit...» (Du Βеllау)

De Ρаsquеlin sur «Τu gаrdеs dаns tеs уеuх lа vоlupté dеs nuits...» (Viviеn)

De Сhristiаn sur «Ô Ρèrе dоnt јаdis lеs mаins industriеusеs...» (Lа Сеppèdе)

De Ιо Kаnааn sur «Соmmе lе mаriniеr, quе lе сruеl оrаgе...» (Du Βеllау)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе