Alfred de Vigny

Les Destinées, 1864


Les Destinées


 
Depuis le premier jour de la création,
Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée
Pesaient sur chaque tête et sur toute action.
 
Chaque front se courbait et traçait sa journée,
Comme le front d’un bœuf creuse un sillon profond
Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.
 
Ces froides Déités liaient le joug de plomb
Sur le crâne et les yeux des Hommes leurs esclaves,
Tous errants sans étoile en un désert sans fond ;
 
Levant avec effort leurs pieds chargés d’entraves,
Suivant le doigt d’airain dans le cercle fatal,
Le doigt des Volontés inflexibles et graves.
 
Tristes Divinités du monde Oriental,
Femmes au voile blanc, immuables statues,
Elles nous écrasaient de leur poids colossal.
 
Comme un vol de vautours sur le sol abattues,
Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal
Aux têtes des mortels sur la terre épandues,
 
Elles avaient posé leur ongle sans pitié
Sur les cheveux dressés des races éperdues,
Traînant la femme en pleurs et l’homme humilié.
 
Un soir, il arriva que l’antique planète
Secoua sa poussière. — Il se fit un grand cri :
« Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète ;
 
« Il a le front sanglant et le côté meurtri,
Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète ;
La Croix monte et s’étend sur nous comme un abri ! »
 
Avant l’heure où, jadis, ces choses arrivèrent,
Tout homme était courbé, le front pâle et flétri ;
Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent.
 
Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort,
Toutes les nations à la fois s’écrièrent :
« Ô Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ? »
 
Et l’on vit remonter vers le ciel, par volées,
Les filles du Destin, ouvrant avec effort
Leurs ongles qui pressaient nos races désolées ;
 
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d’airain,
Leur main inexorable et leur face inflexible ;
Montant avec lenteur en innombrable essaim,
 
D’un vol inaperçu, sans ailes, insensible,
Comme apparaît au soir, vers l’horizon lointain,
D’un nuage orageux l’ascension paisible.
 
— Un soupir de bonheur sortit du cœur humain ;
La terre frissonna dans son orbite immense,
Comme un cheval frémit délivré de son frein.
 
Tous les astres émus restèrent en silence,
Attendant avec l’Homme, en la même stupeur,
Le suprême décret de la Toute-Puissance,
 
Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur,
Comme ayant retrouvé leurs régions natales,
Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur,
 
D’un mouvement pareil levant leurs mains fatales,
Puis chantant d’une voix leur hymne de douleur
Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :
 
« Nous venons demander la Loi de l’avenir.
Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées
Dont l’antique pouvoir ne devait point faillir.
 
« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années :
Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir,
Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ?
 
« Vous détruisez d’un coup le grand piège du Sort
Où tombaient tour à tour les races consternées :
Faut-il combler la fosse et briser le ressort ?
 
« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne,
Ces hommes d’un moment, ces condamnés à mort,
Jusqu’au bout du chemin dont nous posions la borne ?
 
« Le moule de la vie était creusé par nous.
Toutes les Passions y répandaient leur lave,
Et les évènements venaient s’y fondre tous.
 
« Sur les tables d’airain où notre loi se grave,
Vous effacez le nom de la Fatalité,
Vous déliez les pieds de l’Homme notre esclave.
 
« Qui va porter le poids dont s’est épouvanté
Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée,
Dont le nom est en bas : Responsabilité ? »
 
Il se fit un silence, et la Terre affaissée
S’arrêta comme fait la barque sans rameurs
Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.
 
Une voix descendit, venant de ces hauteurs
Où s’engendrent, sans fin, les mondes dans l’espace ;
Cette voix de la Terre emplit les profondeurs :
 
« Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce.
L’Homme sera toujours un nageur incertain
Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.
 
« Vous toucherez son front, ô filles du Destin !
Son bras ouvrira l’eau, qu’elle soit haute ou basse,
Voulant trouver sa place et deviner sa fin.
 
« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre
En luttant contre vous dans un combat mauvais
Où moi seule, d’en haut, je tiendrai l’équilibre.
 
« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais.
Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle :
Faire ce que je veux pour venir où je sais. »
 
 
Et le chœur descendit vers sa proie éternelle
Afin d’y ressaisir sa domination
Sur la race timide, incomplète et rebelle.
 
[...]
 

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