Alfred de Vigny

Les Destinées, 1864


L’Esprit pur


À Éva


 

I


 
Si l’orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.
J’ai mis sur le cimier doré du gentilhomme
Une plume de fer qui n’est pas sans beauté.
J’ai fait illustre un nom qu’on m’a transmis sans gloire.
Qu’il soit ancien, qu’importe ? il n’aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l’a porté.
 

 

II


 
Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes,
J’ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi.
J’ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes
Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque Roi.
À peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre ;
Si j’écris leur histoire, ils descendront de moi.
 

 

III


 
Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres,
Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux
Des beaux cerfs qu’ils lançaient des bois héréditaires
Jusqu’où voulait la mort les livrer à leurs coups ;
Suivant leur forte meute à travers deux provinces,
Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des Princes,
Forçant les sangliers et détruisant les loups ;
 

 

IV


 
Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d’honneur en tout temps comme en tous lieux, cherchant
De la Chine au Pérou les Anglais, qu’ils brûlèrent
Sur l’eau qu’ils écumaient du Levant au Couchant ;
Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles,
Parfumés et blessés revenaient à Versailles
Jaser à l’Œil-de-bœuf avant de voir leur champ.
 

 

V


 
Mais les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes,
Leurs soins. Ils les peuplaient d’innombrables garçons,
De filles qu’ils donnaient aux chevaliers pour femmes,
Dignes de suivre en tout l’exemple et les leçons ;
Simples et satisfaits si chacun de leur race
Apposait Saint Louis en croix sur sa cuirasse,
Comme leurs vieux portraits qu’aux murs noirs nous plaçons.
 

 

VI


 
Mais aucun, au sortir d’une rude campagne,
Ne sut se recueillir, quitter le destrier,
Dételer pour un jour ses palefrois d’Espagne,
Ni des coursiers de chasse enlever l’étrier,
Pour graver quelque page et dire en quelque livre
Comme son temps vivait et comment il sut vivre,
Dès qu’ils n’agissaient plus, se hâtant d’oublier.
 

 

VII


 
Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole,
Mais sur le Siècle d’or voilà qu’il est écrit,
Disant : « Ici passaient deux races de la Gaule
Dont le dernier vivant monte au temple et s’inscrit,
Non sur l’obscur amas des vieux noms inutiles,
Des orgueilleux méchants et des riches futiles,
Mais sur le pur tableau des livres de l’ESPRIT. »
 

 

VIII


 
Ton règne est arrivé, PUR ESPRIT, roi du monde !
Quand ton aile d’azur dans la nuit nous surprit,
Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde
Régnait sur nos aïeux. Aujourd’hui, c’est l’ÉCRIT,
L’ÉCRIT UNIVERSEL, parfois impérissable,
Que tu graves au marbre ou traces sur le sable,
Colombe au bec d’airain ! VISIBLE SAINT-ESPRIT  !
 

 

IX


 
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées,
Je reste. Et je soutiens encor dans les hauteurs,
Parmi les maîtres purs de nos savants musées,
L’IDÉAL du poète et des graves penseurs.
J’éprouve sa durée en vingt ans de silence,
Et toujours, d’âge en âge, encor je vois la France
Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.
 

 

X


 
Jeune postérité d’un vivant qui vous aime !
Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ;
Je peux en ce miroir me connaître moi-même,
Juge toujours nouveau de nos travaux passés !
Flots d’amis renaissants ! Puissent mes destinées
Vous amener à moi, de dix en dix années,
Attentifs à mon œuvre, et pour moi c’est assez !
 

10 mars 1863.

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