Verlaine


Prière du Matin


 
Ô Seigneur, exaucez et dictez ma prière,
Vous la pleine Sagesse et la toute Bonté,
Vous sans cesse anxieux de mon heure dernière,
Et qui m’avez aimé de toute éternité.
 
Car — ce bonheur terrible est tel, tel ce mystère
Miséricordieux, que, cent fois médité,
Toujours il confondit ma raison qu’il atterre, —
Oui, vous m’avez aimé de toute éternité.
 
Oui, votre grand souci, c’est mon heure dernière,
Vous la voulez heureuse et pour la faire ainsi,
Dès avant l’univers, dès avant la lumière,
Vous préparâtes tout, ayant ce grand souci.
 
Exaucez ma prière après l’avoir formée
De gratitude immense et des plus humbles vœux,
Comme un poète scande une ode bien-aimée,
Comme une mère baise un fils sur les cheveux.
 
Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire
Il me faut être heureux, d’abord dans la douleur
Parmi les hommes durs sous une loi sévère,
Puis dans le ciel tout près de vous sans plus de pleur,
 
Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie
Éternelle, ravi dans les splendeurs des saints,
Ô donnez-moi la foi très forte, que je croie
Devoir souffrir cent morts s’il plaît à vos desseins ;
 
Et donnez-moi la foi très douce, que j’estime
N’avoir de haine juste et sainte que pour moi,
Que j’aime le pécheur en détestant mon crime,
Que surtout j’aime ceux de nous encor sans foi ;
 
Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure
Sur l’impropriété de tant de maux soufferts,
Sur l’inutilité des grâces et sur l’heure
Lâchement gaspillée aux efforts que je perds ;
 
Et que votre Esprit Saint qui sait toute nuance
Rende prudent mon zèle et sage mon ardeur :
Donnez, juste Seigneur, avec la confiance,
Donnez la méfiance à votre serviteur.
 
Que je ne sois jamais un objet de censure
Dans l’action pieuse et le juste discours ;
Enseignez-moi l’accent, montrez-moi la mesure ;
D’un scandale, d’un seul, préservez mes entours ;
 
Faites que mon exemple amène à vous connaître
Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres fous,
Vos enfants sans leur Père, un état sans le Maître,
Et que, si je suis bon, toute gloire aille à vous ;
 
Et puis, et puis, quand tout des choses nécessaires,
L’homme, la patience et ce devoir dicté,
Aura fructifié de mon mieux dans vos serres,
Laissez-moi vous aimer en toute charité,
 
Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses
Aimer jusqu’à la mort votre perfection,
Jusqu’à la mort des sens et de leurs mille ivresses,
Jusqu’à la mort du cœur, orgueil et passion,
 
Jusqu’à la mort du pauvre esprit lâche et rebelle
Que votre volonté dès longtemps appelait
Vers l’humilité sainte éternellement belle,
Mais lui, gardait son rêve infernalement laid,
 
Son gros rêve éveillé de lourdes rhétoriques,
Spéculation creuse et calculs impuissants
Ronflant et s’étirant en phrases pléthoriques.
Ah ! tuez mon esprit et mon cœur et mes sens !
 
Place à l’âme qui croie, et qui sente et qui voie
Que tout est vanité fors elle-même en Dieu ;
Place à l’âme, Seigneur, marchant dans votre voie
Et ne tendant qu’au ciel, seul espoir et seul lieu !
 
Et que cette âme soit la servante très douce
Avant d’être l’épouse au trône non pareil.
Donnez-lui l’Oraison comme le lit de mousse
Où ce petit oiseau se baigne de soleil,
 
La paisible oraison comme la fraîche étable
Où cet agneau s’ébatte et broute dans les coins
D’ombre et d’or quand sévit le midi redoutable
Et que juin fait crier l’insecte dans les foins,
 
L’oraison bien en vous, fût-ce parmi la foule,
Fût-ce dans le tumulte et l’erreur des cités.
Donnez-lui l’oraison qui sourde et d’où découle
Un ruisseau toujours clair d’austères vérités :
 
La mort, le noir péché, la pénitence blanche,
L’occasion à fuir et la grâce à guetter ;
Donnez-lui l’oraison d’en haut et d’où s’épanche
Le fleuve amer et fort qu’il lui faut remonter :
 
Mortification spirituelle, épreuve
Du feu par le désir et de l’eau par le pleur
Sans fin d’être imparfaite et de se sentir veuve
D’un amour que doit seule aviver la douleur,
 
Sécheresses ainsi que des trombes de sable
En travers du torrent où luttent ses bras lourds,
Un ciel de plomb fondu, la soif inapaisable
Au milieu de cette eau qui l’assoiffe toujours,
 
Mais cette eau-là jaillit à la vie éternelle,
Et la vague bientôt porterait doucement
L’âme persévérante et son amour fidèle
Aux pieds de votre Amour fidèle, ô Dieu clément !
 
La bonne mort pour quoi Vous-Même vous mourûtes
Me ressusciterait à votre éternité.
Pitié pour ma faiblesse, assistez à mes luttes
Et bénissez l’effort de ma débilité !
 
Pitié, Dieu pitoyable ! et m’aidez à parfaire
L’œuvre de votre Cœur adorable en sauvant
L’âme que rachetaient les affres du Calvaire :
Père, considérez le prix de votre enfant.
 

Amour, 1888

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Sаint-Ρоl-Rоuх : Rоsсаnvеl

Lа Μоnnоуе : Lе Βоn Μénаgеr

Sаmаin : Lа Vасhе

Βruаnt : Lеs Lоupiоts

Соrbièrе : Çа ?

Rоllinаt : L’Ιdiоt

Rоllinаt : Lа Βаignеusе : «Αu fоnd d’unе bаignоirе еllе аdmirе sеs hаnсhеs...»

Fréminе : «Νоus buviоns du Sаutеrnе еt nоus mаngiоns dеs huîtrеs...»

Fréminе : «Νоus buviоns du Sаutеrnе еt nоus mаngiоns dеs huîtrеs...»

Τоulеt : «Ρuisquе tеs јоurs nе t’оnt lаissé...»

☆ ☆ ☆ ☆

Hоudаr dе Lа Μоttе : Lеs Αmis trоp d’ассоrd

Gаlоу : Lа Sоurсе

Gоudеаu : Lа Rоndе du rеmоrds

Vеrlаinе : «Lа “grаndе villе”. Un tаs сriаrd dе piеrrеs blаnсhеs...»

Vоltаirе : Lе Μоndаin

Jаmmеs : Τu sеrаis nuе sur lа bruуèrе

Rоllinаt : Lе Dоutе

Cоmmеntaires récеnts

De Jаdis sur L’Hеurе (Duсhоsаl)

De Сосhоnfuсius sur «Νоn аutrеmеnt quе lа Ρrêtrеssе fоllе...» (Du Βеllау)

De Jаdis sur «L’еnfаnt qui rаmаssа lеs bаllеs...» (Rimbаud)

De Сосhоnfuсius sur «Dе vоs уеuх tоut divins, dоnt un Diеu sе pаîtrаit...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur Lе Μétinguе du Μétrоpоlitаin (Μас-Νаb)

De Сосhоnfuсius sur «Сhеf, éсоlе dеs аrts, lе séјоur dе sсiеnсе...» (Rоnsаrd)

De Αrсhivistе sur Lе Μénétriеr (Μеrrill)

De Vinсеnt sur Μаlgré tоut (Сrоs)

De Τhundеrbird sur Εn rеvеnаnt dе Sаint-Μаrtin (Fоrt)

De Αdа еn Hérаldiе sur Αntоinе еt Сléоpâtrе (Hеrеdiа)

De Τhundеrbird sur «Dе vоir mignоn du Rоi un соurtisаn hоnnêtе...» (Du Βеllау)

De Αdа еn Hérаldiе sur Lе Суgnе (Vаlérу)

De Un mаndаrin sur Lе Соrbеаu еt lе Rеnаrd (Lа Fоntаinе)

De Сurаrе- sur «À lа nuе ассаblаntе tu...» (Μаllаrmé)

De Εsprit dе сеllе sur «L’оisеаu dоnt l’Αrаbiе а fаit si grаndе fêtе...» (Lа Сеppèdе)

De Αdа еn Hérаldiе sur Sur mоn livrе (Lе Ρеtit)

De Un lесtеur sur «L’аrbrе qui mеt à сrоîtrе, а lа plаntе аssuréе...» (Rоnsаrd)

De Vinсеnt sur Sur unе Сhutе саuséе pаr un béliеr (Соllеtеt)

De Jеаn dе Lа Quаrаntаi sur Lа Сigаlе еt lа Fоurmi (Lа Fоntаinе)

De Vinсеnt sur Sоnnеt à l’Αndrоgуnе : «Τа rоуаlе јеunеssе...» (Viviеn)

De Ρéguуfuсius sur L’Αvеuglе (Ρéguу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе