Verlaine

Jadis et Naguère, 1884


Pierrot


À Léon Valade.


Ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux aïeux dans les dessus de porte ;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte,
Et son spectre aujourd’hui nous hante, mince et clair.
 
Et voici que parmi l’effroi d’un long éclair
Sa pâle blouse a l’air, au vent froid qui l’emporte,
D’un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
Qu’il semble hurler sous les morsures du ver.
 
Avec le bruit d’un vol d’oiseaux de nuit qui passe,
Ses manches blanches font vaguement par l’espace
Des signes fous auxquels personne ne répond.
 
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
   

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 22 janvier 2014 à 11h08

Un air ancien
-------------------

Pierrot chante un air
Que la brise emporte ;
Une lune morte
Noircit le ciel clair.

Du feu d’un éclair,
La lumière forte
Point ne réconforte
Son regard amer.

Une nuit se passe ;
Bien sombre est l’espace
Auprès du vieux pont.

Un dragon dévore
La lune en phosphore
Sans trouver ça bon.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Yo l’âne le 22 janvier 2014 à 11h46

Si tu résistes à toi
Sans toit qui te protège,
Il se peut que ce soir
Finisse ton sacrilège... dit le dragon.

D’avoir usurper la lune
Quand la nuit fût promise,
Tu fis de ton linceul
Une scène sur la Tamise.

Et qu’à bien s’y tenir,
Si s’étiole ta chandelle
Sans qu’un ver te soustrait
Une pipe de ta crécelle,

C’est bien qu’a Samarcande
De cette nuit sans lune
Reflète des chimères
De l’arbre du pécher, et,

Dans les nues de l’angoisse
De finir seul au monde
Il ne faille lui dire
A cette flemme toute ronde :

Tu n’m’es plus d’aucune aide et je viendrai mourir
En tirant l’oreiller sur ton lit de fleurs mauves.

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