Verlaine

Parallèlement, 1889


Mains


 
Ce ne sont pas des mains d’altesse,
De beau prélat quelque peu saint,
Pourtant une délicatesse
Y laisse son galbe succinct.
 
Ce ne sont pas des mains d’artiste,
De poète proprement dit,
Mais quelque chose comme triste
En fait comme un groupe en petit ;
 
Car les mains ont leur caractère,
C’est tout un monde en mouvement
Où le pouce et l’auriculaire
Donnent les pôles de l’aimant.
 
Les météores de la tête
Comme les tempêtes du cœur,
Tout s’y répète et s’y reflète
Par un don logique et vainqueur.
 
Ce ne sont pas non plus les palmes
D’un rural ou d’un faubourien ;
Encor leurs grandes lignes calmes
Disent « Travail qui ne doit rien. »
 
Elles sont maigres, longues, grises,
Phalange large, ongle carré.
Tels en ont aux vitraux d’églises
Les saints sous le rinceau doré,
 
Ou tels quelques vieux militaires
Déshabitués des combats
Se rappellent leurs longues guerres
Qu’ils narrent entre haut et bas.
 
Ce soir elles ont, ces mains sèches,
Sous leurs rares poils hérissés,
Des airs spécialement rêches,
Comme en proie à d’âpres pensers.
 
Le noir souci qui les agace,
Leur quasi-songe aigre les font
Faire une sinistre grimace
À leur façon, mains qu’elles sont.
 
J’ai peur à les voir sur la table
Préméditer là, sous mes yeux,
Quelque chose de redoutable,
D’inflexible et de furieux.
 
La main droite est bien à ma droite,
L’autre à ma gauche, je suis seul.
Les linges dans la chambre étroite
Prennent des aspects de linceul,
 
Dehors le vent hurle sans trêve,
Le soir descend insidieux...
Ah ! si ce sont des mains de rêve,
Tant mieux, — ou tant pis, — ou tant mieux !

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 31 octobre 2019 à 16h53


Pieds
--------

Ces pieds ne sont pas de déesse,
Ni de héros, ni d’assassin.
Mais tels qu’ils sont, ces pieds paraissent
Si beaux que l’on dirait des seins.

Ces pieds ne sont pas socialistes,
Ils n’ont pas l’accent du Midi ;
Pas non plus d’ambition cycliste,
Mais ils sont plutôt dégourdis.

Car ces deux pieds touchent par terre,
C’est ce qui fait leur agrément ;
Et quand ils bottent un derrière,
Ce n’est qu’alternativement.

De plus, ces pieds ne sont pas bêtes
Comme seraient ceux d’un rappeur,
Ou d’un poète analphabète :
Non, ils sont fins, brillants, moqueurs.

Si le canard doit à ses palmes
Son élégance et son maintien,
Et si le crabe est podophtalme
‒ Ce qui le distingue du chien,

Ces pieds raffinés symbolisent
Un caractère équilibré,
Ce que confirme leur devise :
« Allez en paix sans transpirer ».

Certains, parmi leurs congénères,
Vont s’égarer dans les rumbas :
Sagement, ces deux-là préfèrent
Vaquer, paisibles, ici-bas.

J’en connais bien qui se dépêchent
De les cajoler, empressés,
Et la plante ardemment leur lèchent
Dès qu’ils se trouvent déchaussés,

Mais ils font fi de ces grimaces
Et se gaussent de ces bouffons,
Bien à l’abri dans leur godasses
Qu’ils frottent sur les paillassons.

Ils traînent parfois sur la table
Après un repas copieux :
Ça leur paraît plus confortable
Et ça n’a rien de séditieux.

Parfois, au couchant, ils s’ébattent
Dans l’eau qui court sous les tilleuls,
Et plaignent fort les culs-de-jatte
A demi-voix, quand ils sont seuls.

Pour marcher, sereins, ils se lèvent,
L’un après l’autre, gracieux,
Et s’ils ne sont d’Adam ni d’Eve,
Peut-être sont les pieds d’un dieu.

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