Verlaine

Sagesse, 1880



Du fond du grabat
As-tu vu l’étoile
Que l’hiver dévoile ?
Comme ton cœur bat,
Comme cette idée,
Regret ou désir,
Ravage à plaisir
Ta tête obsédée,
Pauvre tête en feu,
Pauvre cœur sans dieu !
 
L’ortie et l’herbette
Au bas du rempart
D’où l’appel frais part
D’une aigre trompette,
Le vent du coteau,
La Meuse, la goutte
Qu’on boit sur la route
À chaque écriteau,
Les sèves qu’on hume,
Les pipes qu’on fume !
 
Un rêve de froid :
« Que c’est beau la neige
Et tout son cortège
Dans leur cadre étroit !
Oh ! tes blancs arcanes,
Nouvelle Archangel,
Mirage éternel
De mes caravanes !
Oh ! ton chaste ciel,
Nouvelle Archangel ! »
 
Cette ville sombre !
Tout est crainte ici...
Le ciel est transi
D’éclairer tant d’ombre.
Les pas que tu fais
Parmi ces bruyères
Lèvent des poussières
Au souffle mauvais...
Voyageur si triste,
Tu suis quelle piste ?
 
C’est l’ivresse à mort,
C’est la noire orgie,
C’est l’amer effort
De ton énergie
Vers l’oubli dolent
De la voix intime,
C’est le seuil du crime,
C’est l’essor sanglant.
— Oh ! fuis la chimère :
Ta mère, ta mère !
 
Quelle est cette voix
Qui ment et qui flatte ?
« Ô ta tête plate,
Vipère des bois ! »
Pardon et mystère.
Laisse ça dormir.
Qui peut, sans frémir,
Juger sur la terre ?
« Ah, pourtant, pourtant,
Ce monstre impudent ! »
 
La mer ! Puisse-t-elle
Laver ta rancœur,
La mer au grand cœur,
Ton aïeule, celle
Qui chante en berçant
Ton angoisse atroce,
La mer, doux colosse
Au sein innocent,
Grondeuse infinie
De ton ironie !
 
Tu vis sans savoir !
Tu verses ton âme,
Ton lait et ta flamme
Dans quel désespoir ?
Ton sang qui s’amasse
En une fleur d’or
N’est pas prêt encor
À la dédicace.
Attends quelque peu,
Ceci n’est que jeu.
 
Cette frénésie
T’initie au but.
D’ailleurs, le salut
Viendra d’un Messie
Dont tu ne sens plus
Depuis bien des lieues
Les effluves bleues
Sous tes bras perclus,
Naufragé d’un rêve
Qui n’a pas de grève !
 
Vis en attendant
L’heure toute proche.
Ne sois pas prudent.
Trêve à tout reproche.
Fais ce que tu veux.
Une main te guide
À travers le vide
Affreux de tes vœux.
Un peu de courage,
C’est le bon orage.
 
Voici le Malheur
Dans sa plénitude.
Mais à sa main rude
Quelle belle fleur !
« La brûlante épine ! »
Un lys est moins blanc.
« Elle m’entre au flanc. »
Et l’odeur divine !
« Elle m’entre au cœur. »
Le parfum vainqueur !
 
« Pourtant je regrette,
Pourtant je me meurs,
Pourtant ces deux cœurs... »
Lève un peu la tête :
« Eh bien, c’est la Croix. »
Lève un peu ton âme
De ce monde infâme.
« Est-ce que je crois ? »
Qu’en sais-tu ? La Bête
Ignore sa tête,
 
La Chair et le Sang
Méconnaissent l’Acte.
« Mais j’ai fait un pacte
Qui va m’enlaçant
À la faute noire,
Je me dois à mon
Tenace démon :
Je ne veux point croire.
Je n’ai pas besoin
De rêver si loin !
 
« Aussi bien j’écoute
Des sons d’autrefois.
Vipère des bois,
Encor sur ma route ?
Cette fois tu mords. »
Laisse cette bête.
Que fait au poète ?
Que sont des cœurs morts ?
Ah ! plutôt oublie
Ta propre folie.
 
Ah ! plutôt, surtout,
Douceur, patience,
Mi-voix et nuance,
Et paix jusqu’au bout !
Aussi bon que sage,
Simple autant que bon,
Soumets ta raison
Au plus pauvre adage,
Naïf et discret,
Heureux en secret !
 
Ah ! surtout, terrasse
Ton orgueil cruel,
Implore la grâce
D’être un pur Abel,
Finis l’odyssée
Dans le repentir
D’un humble martyr,
D’une humble pensée.
Regarde au-dessus...
« Est-ce vous, Jésus ? »
 

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