Verhaeren


Les Cordiers


 
Dans son village, au pied des digues,
Qui l’entourent de leurs fatigues
De lignes et de courbes vers la mer,
Le blanc cordier visionnaire
À reculons, sur le chemin,
Combine, avec prudence, entre ses mains,
Le jeu tournant de fils lointains
Venant vers lui de l’infini.
 
Là-bas,
En ces heures de soir ardent et las,
Un ronflement de roue encor s’écoute.
Quelqu’un la meut qu’on ne voit pas ;
Mais parallèlement, sur des râteaux,
Qui jalonnent, à points égaux,
De l’un à l’autre bout la route,
Les chanvres clairs tendent leurs chaînes
Continuement, durant des jours et des semaines.
 
Avec ses pauvres doigts qui sont prestes encor,
Ayant crainte parfois de casser le peu d’or
Que mêle à son travail la glissante lumière,
Au long des clos et des maisons,
Le blanc cordier visionnaire,
Du fond du soir tourbillonnaire,
Attire à lui les horizons.
 
Les horizons ? ils sont là-bas :
Regrets, fureurs, haines, combats,
Pleurs de terreurs, sanglots de voix,
Les horizons des autrefois,
Sereins ou convulsés :
Tels les gestes dans le passé.
 
Jadis — c’était la vie errante et somnambule,
À travers les matins et les soirs fabuleux,
Quand la droite de Dieu, vers les Chanaans bleus,
Traçait la route en or, au fond des crépuscules.
 
Jadis — c’était la vie énorme, exaspérée,
Sauvagement pendue aux crins des étalons,
Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons
Et vers l’espace immense, immensément cabrée.
 
Jadis — c’était la vie ardente, évocatoire ;
La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d’enfer
Marchaient, à la clarté des armures de fer,
Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.
 
Jadis — c’était la vie écumante et livide,
Vécue et morte, à coups de crime et de tocsin,
Bataille entre eux, de proscripteurs et d’assassins,
Avec, au-dessus d’eux, la mort folle et splendide.
 
Entre des champs de lins et d’osiers rouges,
Sur le chemin où rien ne bouge,
Au long des clos et des maisons,
Le blanc cordier visionnaire,
Du fond du soir tourbillonnaire,
Attire à lui les horizons.
 
Les horizons ? ils sont là-bas
Travail, science, ardeurs, combats ;
Les horizons ? ils sont passants
Avec, en leurs miroirs de soirs,
L’image en deuil des temps présents.
 
Voici — c’est un arnas de feux qui se démènent
Où des sages, ligués en un effort géant,
Précipitent les Dieux pour changer le néant
Vers où tendra l’élan de la science humaine.
 
Voici — c’est une chambre où la pensée avère
Qu’on la mesure et qu’on la pèse, exactement,
Que seul l’inane éther bombe le firmament
Et que la mort s’éduque en des cornets de verre.
 
Voici — c’est une usine ; et la matière intense
Et rouge y roule et vibre, en des caveaux,
Où se forgent d’ahan les miracles nouveaux
Qui absorbent la nuit, le temps et la distance.
 
Voici — c’est un palais de lasse architecture
Ployé sous les cent ans dont il soutient le poids,
Et d’où sortent, avec terreur, de larges voix
Invoquant le tonnerre en vol vers l’aventure.
 
Sur la route muette et régulière,
Les yeux fixés vers la lumière
Qui frôle, en se couchant, les clos et les maisons,
Le blanc cordier visionnaire,
Du fond du soir tourbillonnaire,
Attire à lui les horizons.
 
Les horizons ? — ils sont là-bas :
Lueurs, éveils, espoirs, combats,
Les horizons qu’il voit se définir,
En espérances d’avenir,
Par au delà des plages,
Que dessinent les soirs, dans les nuages.
 
Là-haut — parmi les loins sereins et harmoniques,
Un double escalier d’or suspend ses degrés bleus,
Le rêve et le savoir le gravissent tous deux,
Séparément partis vers un palier unique.
 
Là-haut — l’éclair s’éteint des chocs et des contraires.
Le poing morne du doute entr’ouvre enfin ses doigts.
L’œil regarde s’unir, dans l’essence, les lois
Qui fragmentaient leurs feux en doctrines horaires.
 
Là-haut — l’esprit plus fin darde sa violence
Plus loin que l’apparence et que la mort. Le cœur
Se tranquillise et l’on dirait que la douceur
Tient, en sa main, les clefs du colossal silence.
 
Là-haut — le Dieu qu’est toute âme humaine se crée
S’épanouit, se livre et se retrouve en tous
Ceux-là, qui sont tombés, parfois, à deux genoux,
Devant l’humble tendresse et la douleur sacrée.
 
Et c’est la paix ardente et vive, avec ses urnes
De régulier bonheur sur ces pays de soir,
Où s’allument, ainsi que des charbons d’espoir,
Dans la cendre de l’air, les grands astres nocturnes.
 
Dans son village, au pied des digues
Qui l’entourent de leurs fatigues
inueuses, vers les lointains tourbillonnaires,
Le blanc cordier visionnaire,
Au long des clos et des maisons,
Absorbe, en lui, les horizons.
 

Les Villages illusoires, 1895

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