Verhaeren

Les Campagnes hallucinées, 1893


Le Donneur de mauvais conseils


 
Par les chemins bordés de pueils
Rôde en maraude
Le donneur de mauvais conseils.
 
La vieille carriole aux tons groseille
Qui l’emmena, on ne sait d’où,
Une folle la garde et la surveille,
Au carrefour des chemins mous.
Le cheval paît l’herbe d’automne,
Près d’une mare monotone,
Dont l’eau livide réverbère
Le ciel de pluie et de misère
Qui tombe en loques sur la terre.
 
Le donneur de mauvais conseils
Est attendu dans le village,
À l’heure où tombe le soleil.
 
Il est le visiteur oblique et louche
Qui, de ferme en ferme, s’abouche,
Quand la détresse et la ruine
Se rabattent sur les chaumines.
Il est celui qui frappe à l’huis,
Tenacement, et vient s’asseoir
Lorsque le hâve désespoir
Fixe ses regards droits
Sur le feu mort des âtres froids.
 
Il vaticine et il marmonne,
Toujours ardent et monotone,
Prenant à part chacun de ceux
Dont les arpents sont cancéreux
Et les épargnes infécondes
Et les poussant à tout quitter,
Pour un peu d’or qu’ils entendent tinter
En des villes, là-bas, au bout du monde.
 
À qui, devant sa lampe éteinte,
Seul avec soi, quand minuit tinte,
S’en va tâtant aux murs de sa chaumière
Les trous qu’y font les vers de la misère,
Sans qu’un secours ne lui vienne jamais,
Il conseille d’aller, au fond de l’eau,
Mordre soudain les exsangues reflets
De sa face dans un marais.
 
Il pousse au mal la fille ardente,
Avec du crime au bout des doigts,
Avec des yeux comme la poix
Et des regards qui violentent.
Il attise en son cœur le vice
À mots cuisants et rouges,
Pour qu’en elle la femelle et la gouge
Biffent la mère et la nourrice
Et que sa chair soit aux amants,
Morte, comme ossements et pierres,
Au cimetière.
 
Aux vieux couples qui font l’usure
Depuis que les malheurs ravagent
Les villages, à coups de rage,
Il vend les moyens sûrs
Et la ténacité qui réussit toujours
À ruiner hameaux et bourgs,
Quand, avec l’or tapi au creux
De l’armoire crasseuse ou de l’alcôve immonde,
On s’imagine, en un logis lépreux,
Être le roi qui tient le monde.
 
Enfin, il est le conseiller de ceux
Qui profanent la nuit des saints dimanches
En boutant l’incendie à leurs granges de planches.
Il indique l’heure précise
Où le tocsin sommeille aux tours d’église,
Où seul avec ses yeux insoucieux,
Le silence regarde faire.
Ses gestes secs et entêtés
Numérotent ses volontés,
Et l’ombre de ses doigts semble ligner d’entailles
Le crépi blanc de la muraille.
 
Et pour conclure il verse à tous
Un peu du fiel de son vieux cœur
Pourri de haine et de rancœur ;
Et désigne le rendez-vous,
— Quand ils voudront — au coin des bordes,
Où, près de l’arbre, ils trouveront
Pour se brancher un bout de corde.
 
Ainsi va-t-il de ferme en ferme ;
Plus volontiers, lorsque le terme
Au bahut vide inscrit sa date,
Le corps craquant comme des lattes,
Le cou maigre, le pas traînant,
Mais inusable et permanent,
Avec sa pauvre carriole,
Avec sa bête, avec sa folle,
Qui l’attendent, jusqu’au matin,
Au carrefour des vieux chemins.
 

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