Verhaeren

Les Heures claires, 1896



Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir,
Du jardin clair que nous portions dans l’âme,
Se cristallise en gel et or, ce soir.
 
Un grand silence blanc est descendu s’asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s’en vont, par défilés, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d’eux.
 
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d’argent ou des routes en croix.
 
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l’acier, brille le givre,
À travers l’air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
À l’infini, semblent neiger
De la pâleur d’une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l’immobilité.
 
Et c’est l’heure divine, où l’esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l’humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 novembre 2012 à 14h50

J’ai rêvé du Livre des Flammes
Qu’on ne voit que dans les miroirs.
D’en avoir lu trois mots, mon âme
Est encore en trouble ce soir.

Quand à Cluny je vins m’asseoir,
Au lieu du beau comptoir de marbre,
Je voyais les branches des arbres
Sous une lune immense et bleue
Et des nuages de banlieue.

Comme serveuse, une baleine
Qui me jetait un regard froid,
Ajoutant de la marjolaine
Dans mon pinard, sans aucun droit.

C’était la faute de ce livre,
Qui plus que le pinard enivre.
De frayeur, mon esprit glacé
Finit par se pulvériser.
La baleine alors a chanté,
Sur l’accompagnement des cuivres,
Un hymne empli d’insanités.


Un érudit vint pour tenter
D’apporter son bref commentaire.
« Il n’est de plus grande misère
Qu’avoir lu au livre enchanté ».

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