Verhaeren


La Vieille


 
Comme des mains
Coupées,
Les feuilles choient sur les chemins,
Les prés et les cépées.
 
La vieille au mantelet de cotonnade,
Capuchon bas jusqu’au menton,
À sauts menus, sur un bâton,
Trimballe aux champs sa promenade.
 
Taupes, souris, mulots et rats
Trottent et radotent après ses pas.
Les troncs et les taillis se parlent ;
Et les oiseaux : hérons, grèbes et harles,
Font comme une bataille d’ailes
Et de signes, au-devant d’elle.
 
Sut-on jamais de quels pays elle est venue ?
Des bateleurs qui s’en venaient d’ailleurs
Un dimanche, sur les routes, l’ont reconnue.
A-t-elle aimé les Nixes d’or ? Peut-être.
Mais rien n’est sûr, sinon qu’aux temps lointains, un prêtre
Exorcisa ses mains qui foudroyaient les fleurs.
 
Depuis, elle a choisi sa retraite et son lot,
Sur un coteau qui domine les plaines,
D’où chacun sait qu’elle guette les clos,
Par sa fenêtre à poussiéreux carreaux,
Le soir, tout en mêlant les écheveaux
De ses bontés ou de ses haines.
 
Son pauvre toit, là-bas, semble un oiseau broyé,
Contre les dunes par quelque vent sauvage,
Et qui fouille le sable, avec toute la rage
De ses pattes et de ses ailes reployées.
Les feuilles choient sur les chemins
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.
 
Qu’on l’aime ou qu’on l’exècre, elle s’en va
Sur le destin réglant son pas
Elle est mystère ou certitude,
Selon ses vagues attitudes
Devant la joie ou le tourment ;
Ceux qui voient clair, parmi les choses ignorées,
Vous expliquent comment
Elle serait l’âme de la contrée.
 
Âme d’entêtement et de mélancolie,
Qui se penche vers des secrets perdus
Et se mire, dans les miroirs fendus
Des vieilles choses abolies.
Âme de soir fumeux ou de matin brumal,
Âme d’amour sournois ou de haine finaude
Qui s’en allant au bien, qui s’en allant au mal,
Y va toujours comme en maraude.
 
Les feuilles choient sur les chemins,
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.
 
La vieille sait qu’on vient vers elle,
Dès que le désespoir harcèle
Ceux qui n’ont plus, sur terre,
Qu’à mordre et qu’à ronger les os de leur misère.
Aussi, quand les bises des maladies,
Sur les fermes abalourdies,
Soufflent, aux fentes de la porte,
Et pénètrent et plus ne sortent.
Encor, si les couteaux d’orages
— Éclairs pâles, lueurs sauvages —
Fendent, de haut en bas, l’écorce
Des vieux tilleuls tuméfiés de force.
Enfin la vieille sait tout ce qu’on peut,
En ce monde, sans le secours de Dieu,
Et comme est fort le seul silence
Qui ne darde sa violence
Qu’en des yeux gris, fuyants et brusques
Où les regards, comme en des trous, s’embusquent.
 
Et la vieille toujours s’en va, là-bas,
Avec au-devant d’elle — ailes grandes — son ombre
Et l’infini des taillis sombres ;
Et belettes, mulots et rats
Courent sinistres et légers,
En messagers,
Devant ses pas.
 
Et foudre et vent et bourrasques dramatisées
Semblent, avant d’éclore, arder dans sa pensée.
Immensément, la vieille croit en elle,
Comme en une chose éternelle
D’accord avec les eaux, les bois, les plaines ;
Les flux de sa pitié ou de sa haine
Se définissent la seule cause
Du va et vient des sorts et des métamorphoses.
 
La nuit, quand des cheveux de lune
Baignent, lisses et froids, les épaules des dunes,
Elle s’éveille, en leur lumière bleue.
Sa volonté se darde alors de lieue en lieue,
Les vieux pays et leurs minuits de flamme
Hallucinent, si vivement, son âme
Qu’elle en devient, voyante et prophétesse
Et démêle, parfois, la joie ou la tristesse
Et les sombres ou lumineux présages
Qui font des gestes d’encre et d’or, dans les nuages.
 
Les feuilles choient sur les chemins
Immensément de bruines trempés
Comme des mains
Coupées.
 
Et la vieille point ne mourra.
Soit une sœur, soit une fille,
Avec la même mante et la même béquille,
Sur les mêmes chemins continuera son pas ;
Une autre voix dira
Le mot de celle qui s’est tue,
Car la vieille de cent ans
De bourg en bourg, à travers temps,
À l’infini, se perpétue.
 

Les Villages illusoires, 1895

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