Verhaeren

Les Apparus dans mes chemins, 1891


Celui du rien


 
Je suis celui des pourritures grandioses
Qui s’en revient du pays mou des morts ;
Celui des Ouests noirs du sort
Qui te montre, là-bas, comme une apothéose,
Son île immense, où des guirlandes,
De détritus et de viandes
Se suspendent,
Tandis, qu’entre les fleurs somptueuses des soirs,
S’ouvrent les grands yeux d’or de crapauds noirs.
 
Terrains tuméfiés et cavernes nocturnes,
Oh ! mes grottes bâillant l’ennui par les crevasses
Des fondrières et des morasses !
À mes arbres de lèpre, au bord des mares,
Sèchent ton cœur et tes manteaux baroques,
Vieux Lear ; et puis voici le noir Hamlet bizarre
Et les corbeaux qui font la cour à son cadavre ;
Voici René, le front fendu, les chairs transies,
Et les mains d’Ophélie, au bord des havres,
Sont ces deux fleurs blanches — moisies.
 
Et les meurtres me font des plans de pourriture,
Jusqu’au palais d’où s’imposent les dictatures
De mon pays de purulence et de sang d’or.
 
Sont là, les carcasses des empereurs nocturnes ;
Les Nérons fous et les Tibères taciturnes,
Gisant sur des terrasses de portor.
Leur crâne est chevelu de vers — et leur pensée
Qui déchira la Rome antique en incendies
Fermente encor, dans leur tête décomposée.
Des lémures tètent les pustules du ventre
Qui fut Vitellius — et maux et maladies
Crèvent, sur ces débris leurs poches de poisons.
 
Je suis celui du pays mou des morts...
 
Et puis voici ceux-là qui s’exaltaient en Dieu ;
Voici les cœurs brûlés de foi, ceux dont le feu
Étonnait les soleils, de sa lueur nouvelle :
Amours sanctifiés par l’extatique ardeur
« Rien pour soi-même et sur le monde, où s’échevèlent
La luxure, l’orgueil, l’avarice, l’horreur,
Tous les péchés, inaugurer, torrentiel
De sacrifice et de bonté suprême, un ciel ! »
Et les Flamels tombés des légendes gothiques,
Et les avares blancs qui se mangent les doigts,
Et les guerriers en or immobile, la croix
Escarbouclant d’ardeur leurs cuirasses mystiques,
Et leurs femmes dont les regards étaient si doux ;
Voici — sanguinolents et crus — ils sont là, tous.
 
Je suis celui des pourritures méphitiques,
 
Dans un jardin d’ombre et de soir,
Je cultive sur un espalier noir,
Les promesses et les espoirs.
La maladie ? elle est, ici, la vénéneuse
Et triomphale moissonneuse
Dont la faucille est un croissant de fièvre
Taillé dans l’Hécate des vieux Sabbats.
La fraîcheur de l’enfance et la santé des lèvres,
Les cris de joie et l’ingénu fracas
Des bonds fouettés de vent, parmi les plaines,
Je les flétris, férocement, sous mes haleines,
Et les voici, aux coins de mes quinconces
En tas jaunes, comme feuilles et ronces.
 
Je suis celui des pourritures souveraines.
 
Voici les assoiffés des vins de la beauté ;
Les affolés de l’unanime volupté
Qui fit naître Vénus de la mer toute entière ;
Voici leurs flancs, avec les trous de leur misère ;
Leurs yeux, avec du sang ; leurs mains, avec des ors ;
Leurs livides phallus tordus d’efforts
Brisés — et, par les mares de la plaine,
Les vieux caillots noyés de la semence humaine.
Voici celles dont l’affre était de se chercher
Autour de l’effroi roux de leur péché,
Celles qui se léchaient, ainsi que des lionnes —
Langues de pierre — et qui fuyaient pour revenir
Toujours pâles, vers leur implacable désir,
Fixe, là-bas, le soir, dans les yeux de la lune.
Tous et toutes — regarde — un à un, une à une,
Ils sont, en de la cendre et de l’horreur
Changés — et leur ruine est la splendeur
De mon domaine, au bord des mers phosphorescentes.
 
Je suis celui des pourritures incessantes.
Je suis celui des pourritures infinies ;
Vice ou vertu, vaillance ou peur, blasphème ou foi,
Dans mon pays de fiel et d’or, j’en suis la loi.
Et je t’apporte à toi ce multiple flambeau
Rêve, folie, ardeur, mensonge et ironie
Et mon rire devant l’universel tombeau.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 novembre 2012 à 14h48

Notre vie est grandiose,
En ce pays mou des morts,
C’est nous les vieux moineaux-porcs.
Allons vers l’apothéose
Des vaches et des guirlandes,
Et des boulettes de viande,
Et des raisins mûrs qui pendent
Dans la lumière du soir.
C’est nous les vieux moineaux noirs.

Picolons dans les crevasses,
Et quand notre esprit rêvasse,
Brusquement chacun se marre.
Nous disons des mots bizarres.
Joyeux comme des cadavres
Dans une ivresse transie,
À Cluny est notre havre,
Dans cette auberge moisie.

Nous aimons la pourriture,
Subissant la dictature
D’une vache aux grands yeux d’or.

C’est nous les moineaux nocturnes,
Abrutis et taciturnes.
Partisans du moindre effort.
Limpide est notre pensée,
Une foi décomposée.

Quelques-uns sont sentencieux,
Leur esprit crache le feu.
Pure, radieuse et nouvelle
Est leur extatique ardeur,
À grands coups de manivelle,
Ils luttent, c’est une horreur.
Par un effort torrentiel,
Ils font d’un nuage un ciel.
Ils mangent du pain gothique,
Se torchent avec leurs doigts,
Roupillent les bras en croix,
Boivent du pinard mystique,
Aux vaches font les yeux doux
Et transpirent de partout,

Sentencieux et méphitiques.

Dans notre jardin le soir,
Auprès d’un espalier noir,
Est enterré notre espoir.
Cette vie est vénéneuse.
Attendons la moissonneuse
Qui calmera notre fièvre.
Elle apporte le Sabbat,
Le silence sur nos lèvres
Et la fin de nos tracas.
Qui voyage par les plaines
Ne voit jamais de baleine.
Planter rosiers en quinconce
Ne fait pousser que des ronces.

Pourriture est souveraine.

Assoiffés de la beauté,
Affolés de volupté,
Passant une vie entière
Enfoncés dans la misère,
Et la vache aux grands yeux d’or
S’amuse de nos efforts.
Aux villages de la plaine,
Jamais de tendresse humaine.
Rien ne nous sert de chercher
Quels ont été nos péchés,
Rien ne sert de revenir
Sur les malheurs du désir.
Rien n’est bleu comme la lune,
Les fleurs mourront une à une.
Rien, comme une vie d’horreur,
Ne conduit à la splendeur
Immense et phosphorescente.

Pourriture est incessante,
Pourriture est infinie.
Les moineaux n’ont nulle foi,
Ils n’appliquent pas la loi.
Leur esprit, c’est le flambeau
Brûlant de leur ironie
Au-dessus de leur tombeau.

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