Antoine-Léonard Thomas

(1732-1785)

 

 

Antoine-Léonard Thomas


Ode sur le temps


 
Le compas d’Uranie a mesuré l’espace.
Ô Temps, être inconnu que l’âme seule embrasse,
Invisible torrent des siècles et des jours,
Tandis que ton pouvoir m’entraîne dans la tombe,
                  J’ose, avant que j’y tombe,
M’arrêter un moment pour contempler ton cours.
 
Qui me dévoilera l’instant qui t’a vu naître ?
Quel œil peut remonter aux sources de ton être ?
Sans doute ton berceau touche à l’éternité.
Quand rien n’était encore, enseveli dans l’ombre
                  De cet abîme sombre,
Ton germe y reposait, mais sans activité.
 
Du chaos tout à coup les portes s’ébranlèrent ;
Des soleils allumés les feux étincelèrent ;
Tu naquis ; l’Éternel te prescrivit ta loi.
Il dit au mouvement : « Du Temps sois la mesure. »
                  Il dit à la nature :
« Le Temps sera pour vous, l’Éternité pour moi. »
 
Dieu, telle est ton essence : oui, l’océan des âges
Roule au-dessous de toi sur tes frêles ouvrages,
Mais il n’approche pas de ton trône immortel.
Des millions de jours qui l’un l’autre s’effacent,
                  Des siècles qui s’entassent
Sont comme le néant aux yeux de l’Éternel !
 
Mais moi, sur cet amas de fange et de poussière
En vain contre le Temps je cherche une barrière ;
Son vol impétueux me presse et me poursuit.
Je n’occupe qu’un point de la vaste étendue
                  Et mon âme éperdue
Sous mes pas chancelants voit ce point qui s’enfuit.
 
De la destruction tout m’offre des images.
Mon œil épouvanté ne voit que des ravages ;
Ici, de vieux tombeaux que la mousse a couverts ;
Là, des murs abattus, des colonnes brisées,
                  Des villes embrasées ;
Partout les pas du Temps empreints sur l’univers.
 
Cieux, terres, éléments, tout est sous sa puissance.
Mais tandis que sa main, dans la nuit du silence,
Du fragile univers sape les fondements ;
Sur des ailes de feu, loin du monde élancée,
                  Mon active pensée
Plane sur les débris entassés par le Temps.
 
Siècles qui n’êtes plus, et vous qui devez naître,
J’ose vous appeler ; hâtez-vous de paraître,
Au moment où je suis, venez vous réunir.
Je parcours tous les points de l’immense durée
                  D’une marche assurée :
J’enchaîne le présent, je vis dans l’avenir.
 
Le soleil épuisé dans sa brûlante course,
De ses feux par degrés verra tarir la source,
Et des mondes vieillis les ressorts s’useront.
Ainsi que des rochers qui du haut des montagnes
                  Roulent sur les campagnes,
Les astres l’un sur l’autre un jour s’écrouleront.
 
Là, de l’éternité commencera l’empire ;
Et dans cet océan, où tout va se détruire,
Le Temps s’engloutira, comme un faible ruisseau.
Mais mon âme immortelle, aux siècles échappée,
                  Ne sera point frappée,
Et des mondes brisés foulera le tombeau.
 
Des vastes mers, grand Dieu, tu fixas les limites,
C’est ainsi que du Temps les bornes sont prescrites.
Quel sera ce moment de l’éternelle nuit ?
Toi seul tu le connais, tu lui diras d’éclore :
                  Mais l’univers l’ignore ;
Ce n’est qu’en périssant qu’il en doit être instruit.
 
Quand l’airain frémissant autour de vos demeures,
Mortels, vous avertit de la fuite des heures,
Que ce signal terrible épouvante vos sens.
À ce bruit, tout à coup, mon âme se réveille,
                  Elle prête l’oreille
Et croit de la mort même entendre les accents.
 
Trop aveugles humains, quelle erreur vous enivre !
Vous n’avez qu’un instant pour penser et pour vivre,
Et cet instant qui fuit est pour vous un fardeau !
Avare de ses biens, prodigue de son être,
                  Dès qu’il peut se connaître,
L’homme appelle la mort et creuse son tombeau.
 
L’un, courbé sous cent ans, est mort dès sa naissance ;
L’autre engage à prix d’or sa vénale existence ;
Celui-ci la tourmente à de pénibles jeux ;
Le riche se délivre, au prix de sa fortune,
                  Du Temps qui l’importune ;
C’est en ne vivant pas que l’on croit vivre heureux.
 
Abjurez, ô mortels, cette erreur insensée !
L’homme vit par son âme, et l’âme est la pensée.
C’est elle qui pour vous doit mesurer le Temps !
Cultivez la sagesse ; apprenez l’art suprême
                  De vivre avec soi-même ;
Vous pourrez sans effroi compter tous vos instants.
 
Si je devais un jour pour de viles richesses
Vendre ma liberté, descendre à des bassesses,
Si mon cœur par mes sens devait être amolli,
Ô Temps ! je te dirais : « Préviens ma dernière heure,
                  Hâte-toi que je meure ;
J’aime mieux n’être pas que de vivre avili.»
 
Mais si de la vertu les généreuses flammes
Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes ;
Si je peux d’un ami soulager les douleurs ;
S’il est des malheureux dont l’obscure innocence
                  Languisse sans défense,
Et dont ma faible main doive essuyer les pleurs,
 
Ô Temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse ;
Que ma mère, longtemps témoin de ma tendresse,
Reçoive mes tributs de respect et d’amour ;
Et vous, Gloire, Vertu, déesses immortelles,
                  Que vos brillantes ailes
Sur mes cheveux blanchis se reposent un jour.
 

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