Jules Tellier


Prière à la Mort


 
Fantôme qui nous dois dans la tombe enfermer,
Mort dont le nom répugne et dont l’image effraie,
Mais qu’à force de crainte on finit par aimer,
Puisque la vie est vaine et que toi seule es vraie ;
 
Ô Mort, qui fais qu’on vit sans but et qu’on est las,
Et qu’on rejette au loin la coupe non goûtée,
Mort qu’on maudit d’abord et dont on ne veut pas,
Mais qu’on appelle enfin quand on t’a méditée ;
 
Ô la peur et l’espoir des âmes, bonne Mort,
Dont le souci nous trouble un temps, et puis nous aide,
Mystérieux écueil où se blottit un port,
Et poison merveilleux où se cache un remède.
 
Ô très bonne aux vaincus et très bonne aux vainqueurs,
Qui sur leurs fronts à tous baises leur cicatrice ;
Ô des douleurs des corps et de celles des cœurs
La sûre guérisseuse et la consolatrice !
 
Puisque tant de ferveur pour toi s’élève en lui
Qu’il veut te préférer à tout, même à l’Aimée,
Sois clémente à l’enfant qui t’invoque aujourd’hui,
Bien qu’il t’ait méconnue et qu’il t’ait blasphémée.
 
Ma haine s’est changée en un amour profond :
Voici croître en mon cœur guéri de ses chimères
L’ennui des voluptés dont on touche le fond
Et le morne dédain des choses éphémères.
 
Vivre dans l’instant n’est que trembler et souffrir.
Songe à l’horrible attente et fais-toi moins tardive !
Il suffit que tu sois pour qu’on veuille mourir :
Le temps laissé par toi ne vaut pas qu’on le vive.
 
Donne-moi le Repos et l’Oubli, les seuls biens !
Endors-moi dans la paix de ta couche glacée !
Mais avant le moment où tu clôras les miens
Ferme les yeux par qui mon âme fut blessée !
 
Périsse avant moi l’Être éphémère et charmant,
Apparence flottant parmi les apparences,
Dont la grâce a troublé mon cœur profondément,
Et par qui j’ai connu de si dures souffrances !
 
Car, dût-elle aussitôt disparaître à son tour
De ce monde où tout n’est que mirage et que leurre,
Quand même pour la vie elle n’aurait qu’un jour,
Et quand pour le plaisir elle n’aurait qu’une heure,
 
Cette heure-là, rien que cette heure, en vérité,
Quand j’y songe un instant, m’est à ce point cruelle
Que je n’en conçois plus même la vanité,
Et qu’à mon cœur jaloux elle semble éternelle.
 

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