André Suarès

Hélène, 1907


Message de Pâris

Dévoré d’ardeur et d’ennui, je dors dans ma pensée comme dort au soleil un pont sur un fleuve à sec. Pourquoi, Hélène, mêles-tu l’ennui à l’ardeur ? Le profond ennui que tu me donnes me rend la bouche si dure que mes dents percent sur mes lèvres ; tu perds les caresses de mon ardeur : car j’ai peur pour toi : ce serait des morsures. Et tu dis alors que je ne t’aime plus.

Comme le diamant ne s’use qu’à la lime de sa propre poussière, ainsi, mon amour use mon amour. Mais cette poussière vient de toi, Hélène ; c’est toi qui fais cette limaille corrosive.

 

Entre amants, il n’y a que les coups et les caresses. Tout ce qui n’est pas baisers fait blessures. Et plus que tout, plus que les poings, plus que les mains ferrées de couteau, les paroles blessent.

Les amants sont engrenés pour jamais chair à chair. La parole de l’Écriture est imprescriptible, qu’elle bénisse ou qu’elle tombe à malédiction : voici la chair de ma chair.

Quand tous les ressorts ne s’entendent pas, joint à joint, la vie de l’un fait scie de toutes ses dents sur la vie de l’autre.

À la fin, cet homme et cette femme qui se sont aimés, ne sont plus qu’une plaie qui suppure de rancune, ou deux ruines affamées, couturées en tous sens de marques et de cicatrices. Les pires blessés, ceux qui s’aiment encore en se blessant, et ne cessent pas de se blesser tout en s’aimant. Pour les cœurs profonds, il n’est pas de divorce.

 

Souvent, tu m’as pris dans tes bras, Hélène, et tu m’y as tenu encore blessé de tes coups et battu de tes vaines tempêtes. Combien de fois tu m’as serré sur ta gorge, plus absent et plus froid qu’un mort. Que ma chair sensuelle était loin, et tu t’en doutais à peine.

Tu avais déchiré ma vie, et tu ne possédais que mon ombre. Imprudente ! Par la plaie que tu avais ouverte, par delà ma dépouille rigide, mon âme pleine du dégoût sans bornes et sans paroles que la volupté périssable inspire, s’était rendue dans la clairière au bois des pleurs, sous les pins lunaires du souvenir. Tu croyais me tenir ! Et mon âme, changeant d’exil, était couchée dans la sainte prairie des larmes, près de ses sœurs immortelles, la Vie Perdue, la Passion dans la Douleur et la Contemplative Psyché dont le vent de terre a éteint la lampe. Tu parlais ; tes dents baisaient mes lèvres, et tes lèvres mordaient. Mais moi, dans la contemplation suprême, je trouvais l’unique consolation qui est de n’en plus chercher, parmi les fleurs sanglantes, toutes les flammes du cœur, qui n’ont pas plus d’un jour et qu’il veut éternelles.

Hélène, Hélène, qu’as-tu fait ? Il ne fallait pas exciter en moi le vent de la puissance qui dévaste. Il s’est levé, le noroît terrible de l’ennui.

Ô déesse, pourquoi t’ai-je tant aimée ? Tu n’es plus qu’une femme.

Pâris t’envoie un message : Ma vie est perdue. Quoi de plus affreux que de se dire : ma vie est perdue ? — Elle est perdue, Hélène ! Et toi aussi, ma beauté : tu t’en vas, tu descends la pente : tu touches à ta perte.

La lampe ovale de la lune est haute dans le ciel. En vérité, le fond de la mer se révèle. L’écaille noire de l’océan laisse couler son silencieux trésor de perles. Et les rocs s’enfoncent, à l’ancre de la nuit.

La mer monte et la grève recule. Les rocs ont de l’écume jusqu’au ventre, et le violent baiser d’eau cache leurs mains de laboureurs posées sur leurs genoux.

Es-tu celle à qui l’on ne veut pas parler, mais que l’on désire, pour s’y confondre ? — La mer monte et crie fort.


Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Εlskаmp : «J’аi tristе d’unе villе еn bоis...»

Frаnсе : Sоnnеt : «Εllе а dеs уеuх d’асiеr ; sеs сhеvеuх nоirs еt lоurds...»

Rасаn : Stаnсеs sur lа rеtrаitе

Rасаn : Stаnсеs sur lа rеtrаitе

Rimbаud : Sоlеil еt сhаir

Jеаn Dоminiquе

Αpоllinаirе : «Μоn аiméе аdоréе аvаnt quе је m’еn аillе...»

Βаudеlаirе : Lе Μоrt јоуеuх

☆ ☆ ☆ ☆

Νоuvеаu : Εn fоrêt

Viviеn : Sоnnеt : «J’аimе lа bоuе humidе еt tristе оù sе rеflètе...»

Vеrhаеrеn : Lе Ρаssеur d’еаu

Hugо : Lа Сhаnsоn d’Hасquоil lе mаrin

Cоmmеntaires récеnts

De Βib lа bаlеinе sur À unе mуstériеusе (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur Lеs Étоilеs blеuеs (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur À Ιris, qui mаngеаit оrdinаirеmеnt dеs flеurs (Lе Ρауs)

De Сосhоnfuсius sur «Μаdаmе, vоus аvеz јеunеssе аvес bеаuté...» (Sаintе-Βеuvе)

De Сurаrе- sur L’Αngе (Lоuÿs)

De Αlbаtrосе sur «Dоuсе plаgе оù nаquit mоn âmе...» (Τоulеt)

De Τhundеrbird sur Unе flаmmе (Соrаn)

De Ιо Kаnааn sur Sur lа Сrоiх dе nоtrе Sеignеur — Sа Саusе (Drеlinсоurt)

De Rаtzingеr sur Lа Соmplаintе dе Μоnsiеur Βеnоit (Frаnс-Νоhаin)

De Сurаrе- sur À Μ. Α. Τ. : «Αinsi, mоn сhеr аmi, vоus аllеz dоnс pаrtir !...» (Μussеt)

De Gеf sur Villеs : «Се sоnt dеs villеs !...» (Rimbаud)

De Jаdis sur Τаblеаu (Сrоs)

De Βibоsаurе sur À Αlf. Τ. : «Qu’il еst dоuх d’êtrе аu mоndе, еt quеl biеn quе lа viе !...» (Μussеt)

De Βоurg sur «Lоngtеmps si ј’аi dеmеuré sеul...» (Τоulеt)

De nоn sur Vеrlаinе

De Jаdis sur Épigrаmmе d’аmоur sur sоn nоm (Αubеspinе)

De Jаdis sur Un hоmmе (Fоurеst)

De Сurаrе- sur Lеs Rеmоrds (Lоuÿs)

De Ιsis Μusе sur Lа grоssе dаmе сhаntе... (Ρеllеrin)

De Dаmе dе flаmmе sur Сhаnsоn dе lа mélаnсоliе (Fоrt)

De Μiсhеl sur L’Hоrlоgе : «Lеs Сhinоis vоiеnt l’hеurе dаns l’œil dеs сhаts...» (Βаudеlаirе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе

 



Photo d'après : Hans Stieglitz