Germaine de Staël

(1766-1817)

 

 

Germaine de Staël


Épitre sur Naples


 

composée en 1805


Connais-tu cette terre où les myrtes fleurissent,
Où les rayons des cieux tombent avec amour,
Où des sons enchanteurs dans les airs retentissent,
Où la plus douce nuit succède au plus beau jour ?
As-tu senti, dis-moi, cette vie enivrante
Que le soleil du sud inspire à tous les sens ?
As-tu goûté jamais cette langueur touchante
Que les parfums, les fleurs et les flots caressants,
Les vents rêveurs du soir, et les chants de l’aurore,
Font éprouver à l’homme en ces lieux fortunés ?
L’amour aussi, l’amour vient ajouter encore
Ses plaisirs aux plaisirs que le ciel a donnés ;
Et le chagrin cruel qui consume la vie,
S’efface, comme l’ombre, à la clarté des cieux.
La blessure reçue est aussitôt guérie ;
On peut mourir ici, mais qui vit est heureux :
C’est la terre d’oubli, c’est le ciel sans nuage,
Qui rend le cœur plus libre et l’esprit plus léger.
Dans ce cœur quelquefois il peut naître un orage,
Mais ne redoutez point un mal si passager.
Vous verrez le plaisir rentrer dans son domaine.
Le zéphyr s’est baigné dans la vague des mers,
Les fleurs ont, en passant, embaumé son haleine ;
La terre a prodigué ses parfums dans les airs ;
La nuit même, la nuit, de ses timides ombres
Ne couvre qu’à demi les merveilles du jour ;
Le volcan fait encor briller ses flammes sombres.
À l’homme, à cet objet de son brûlant amour,
La nature jamais ne cache tous ses charmes :
Il n’est point solitaire, il n’est point isolé ;
Aux chagrins d’ici-bas, s’il donne quelques larmes,
Il regarde le ciel et se sent consolé.
Mais ce n’est point l’ardeur des plus nobles pensées
Qui, jusque vers ce ciel, entraîne ses désirs ;
Ni le regret touchant des délices passées,
Qui, vers ce confident, élève ses soupirs :
C’est plutôt je ne sais quelle intime alliance
De l’homme avec les cieux, et les airs et les fleurs.
Ici, les habitants rêvent dans l’indolence,
Et le plaisir de vivre y suffit à leurs cœurs.
Les siècles et la mort, et les volcans et l’onde,
Ont dévasté ces lieux qui sont encor si beaux ;
Par la cendre et le sang cette terre est féconde,
Et la rose n’y croit qu’au milieu des tombeaux.
Ah ! bienheureux l’oubli dans la contrée antique
Où, par les souvenirs, naîtrait tant de douleur ;
Où tout fut généreux, noble, lier, héroïque,
Quels héritiers, grand Dieu, pour le peuple vainqueur !
Ne pleurent-ils jamais sur des urnes funèbres ?
Le passé n’est-il rien pour les vieux fils du temps ?
Conduiront-ils toujours sur des tombes célèbres,
De leurs danseurs légers les pas insouciants ?
Arrêtez ! Cicéron ici perdit la vie ;
Sa tombe est au milieu de ce riant séjour :
Avant que de mourir, sur la rive fleurie
Il a laissé tomber quelques regards d’amour.
Banni de son pays, dans cette même enceinte,
Scipion, indigné, vint souffrir et mourir :
Il grava sur sa tombe une immortelle plainte,
Qui plaide contre Rome auprès de l’avenir.
Plus loin, sont les marais et les roseaux modestes
Qui purent cependant préserver Marins.
Ah ! de la liberté trop misérables restes,
Vous nous la rappelez, mais elle n’était plus.
La gloire au moins, la gloire en avait l’apparence.
La liberté mourante, au regard menaçant,
Fit trembler quelque temps la suprême puissance,
La combattit encor de son bras tout sanglant.
Octave abaissant tout, assura sa victoire,
Ne fut grand qu’au milieu des hommes avilis :
Dans la honte de Rome il crut trouver sa gloire ;
Il commanda des vers aux flatteurs asservis.
Il a voulu tromper jusqu’au juge suprême,
Jusqu’au temps, seul rebelle à la loi du plus fort ;
Mais le temps a tout dit, et Virgile lui-même
Vainement l’a choisi pour maître de son sort.
Il ne fut qu’un tyran, doux par hypocrisie,
Cruel par sa nature ; et d’un monstre odieux
Il fit don, en mourant, à la triste Italie,
Pour être regretté dans des jours plus affreux.
Oubliez, j’y consens, ces splendeurs meurtrières
Dont les tyrans de Rome ont décoré ces lieux :
L’esclavage et la mort, de ces amas de pierres,
Ont élevé partout l’édifice pompeux.
Mais donnez quelques pleurs à l’île renommée
Qui, non loin de ces bords, apparaît à mes yeux.
Là, partant pour la Grèce, où l’attendait l’armée,
Brutus à ses amis fit ses derniers adieux.
Il combattait alors pour le destin du monde,
Et tous nos longs malheurs datent de ses revers.
Qu’il a souffert ici ! quelle douleur profonde !
Quelle vaste pitié l’émut pour l’univers !
Il croyait dans César frapper la tyrannie ;
Hélas ! l’infortuné n’immola qu’un ami,
Criminel, mais plus grand encor que sa patrie,
Despote regretté par un peuple avili.
De tous les vrais Romains, ô le plus misérable !
Avec un cœur aimant tu passas pour cruel ;
Et sublime en vertu tu fus jugé coupable,
Tant le succès peut tout sur le sort d’un mortel !
C’était la même mer, c’était la même flamme,
Qui du haut du volcan s’élançait dans les airs ;
Mais ces bords recélaient encore une grande âme,
Et je la cherche en vain, ces lieux en sont déserts.
Du moins restez en paix, ville voluptueuse,
Où tout peut s’oublier, même la liberté.
Allez passer vos jours dans la barque rêveuse ;
De la terre et du ciel contemplez la beauté.
De vos beaux orangers cultivez la parure
Ces éternelles fleurs, qui décorent l’hiver,
Semblent fixer pour vous l’inconstante nature.
Ailleurs, tout passe ; ici, de son front toujours vert,
Le printemps, chaque mois, vient embellir ces rives.
Pour vous tout recommence, et le champêtre espoir,
Dont l’orage détruit les roses fugitives,
Sous un nouvel éclat revient se faire voir.
Vous êtes méconnu, vous, peuple de poètes ;
Mobile, impétueux, irascible, indolent ;
Vos prêtres et vos rois vous font ce que vous êtes.
C’est sous ce même ciel que vous fûtes si grand.
Vous le seriez encor si votre destinée
Soulevait tous les jougs qui sillonnent vos fronts,
Si vous pouviez penser, si votre âme enchaînée
N’achetait le sommeil au prix de mille affronts.
Ce sommeil est si doux, dans vos belles prairies,
Que moi-même, oubliant de plus nobles désirs,
Je savourais votre air ; et de vos douces vies
Le soleil et la mer m’expliquaient les plaisirs.
Mais en vain ce beau ciel, cette vive nature,
Ces chants délicieux ressemblaient au bonheur ;
Toujours j’ai ressenti la cruelle blessure
Du poignard que la mort a plongé dans mon cœur.
Où fuir cette douleur ? Sous ces débris antiques,
D’un antique moderne on croit trouver les pas ;
Aussi grand qu’un Romain par ses vertus publiques, Persécuté comme eux, trahi par des ingrats ;
Mais plus sensible qu’eux, et pleuré sur la terre,
Comme un obscur ami dont les paisibles jours
Aux devoirs d’un époux, aux tendresses d’un père,
Auraient été voués dans leur tranquille cours.
Zéphyr que j’ai senti, caressiez-vous sa cendre ?
Harmonieuses voix, cantique des élus,
Dans le sein de la tombe a-t-il pu vous entendre ?
Et nos cœurs séparés se sont-ils répondus ? 
Ciel parsemé de feux, aujourd’hui sa demeure,
Éternité des temps, éternité des mers,
Ne me direz-vous pas, et devant que je meure,
Si ses bras paternels me sont encore ouverts ?
 

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