Paul Scarron


Chanson à manger


 
    Quand j’ai bien faim et que je mange
    Et que j’ai bien de quoi choisir,
    Je ressens autant de plaisir
    Qu’en grattant ce qui me démange.
    Cher Ami, tu m’y fait songer :
    Chacun fait des Chansons à boire,
Et moi, qui n’ai plus rien de bon que la mâchoire,
    Je n’en veux faire qu’à manger.
 
    Quand on se gorge d’un potage
    Succulent comme un consommé,
    Si notre corps en est charmé,
    Notre âme l’est bien davantage.
    Aussi Satan, le faux glouton,
    Pour tromper la femme première,
N’alla pas lui montrer du vin ou de la bière,
    Mais de quoi branler le menton.
 
    Quatre fois l’homme de courage
    En un jour peut manger son saoul ;
    Le trop boire peut faire un fou
    De la personne la plus sage.
    A-t-on vidé mille tonneaux,
    On n’a bu que la même chose,
Au lieu qu’en un repas on peut doubler la dose
    De mille différents morceaux.
 
    Quel plaisir lors qu’avec furie,
    Apres la bisque et le rôti,
    D’un entremets bien assorti
    Vient réveiller la mangerie !
    Quand on dévore un bon melon
    Trouve-t-on liqueur qui le vaille ?
Ô cher Ami Potel ! je suis pour la mangeaille :
    Il n’est rien tel qu’être glouton.



Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 16 janvier 2013 à 17h12

Si le ciel de nectar abaissait sa hauteur,
Je voudrais en franchir les portes éternelles
Et manger sur la table où de bons serviteurs
Apportent la pitance avec le plus grand zèle.

Vers le divin pinard ils tournent tous leurs yeux
Le brouillard de l’ivresse emplit leurs douces âmes
Ciel de nectar, alors, tu deviens plusieurs cieux !
Le marcassin sera consumé dans ta flamme.

Ils pensent au jambon, au lard, au cervelas,
Et puis bien sûr à la saucisse de Toulouse,
On dit qu’aucun d’entre eux jamais ne se brûla
Les yeux à la beauté d’amante ou bien d’épouse.

Jamais ils n’ont régi le monde à coups de poings,
Jamais ils n’ont brisé clôture ni muraille,
Tué dessous le ciel de nectar, ils n’ont point.
Rien n’est plus innocent que leurs braves entrailles.

L’hérésiarque lui-même, implacable et jaloux,
Tout rempli d’arrogance en ses haillons de bure,
Sous l’effet du pinard qu’il écluse à genoux,
Adopte une attitude un peu moins triste et dure.

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