Albert Samain


Le Fouet


 
Svelte au-dessus du peuple effaré des chevaux,
Le Fouet impérieux cambre sa grâce fine,
Et suspend aux poils fins de sa mèche féline
Sa cruauté fertile en supplices nouveaux.
 
Connaissant son cœur vif et ses pièges méchants,
Ses esclaves ont peur même de sa caresse,
Et l’effleurement vague, où flotte une tendresse,
Fait courir des frissons dans leurs poils frémissants.
 
Il est le bourreau frêle, et, docte en longs tourments,
Du hautain nonchaloir où son mépris s’exile,
Comme un prince barbare à l’ennui difficile,
Il médite à loisir ses lents raffinements.
 
Dilettante savant, voluptueux du mal,
Il ne vibre jamais d’ivresse plus stridente
Que lorsqu’il fouille à nu d’une lanière ardente
Ce qui palpite au fond d’un ventre d’animal.
 
Oh ! les pauvres chevaux, aux vieux genoux pliants,
Qui vont trottant, l’oreille inerte, les dents jaunes,
Stupides, et souffrant leurs douleurs monotones,
Avec d’humbles regards vaguement suppliants !
 
Ils vont ; la côte est rude à leurs poumons fourbus,
Mais le Fouet droit, là-haut, veille, terreur vivante,
Et sans savoir, tout pleins d’une aveugle épouvante,
Ils tirent, les naseaux soufflants, les reins tendus.
 
Ils tirent, épuisés, vacillant, chancelant ;
Alors le Fouet qui guette, éternelle menace,
Soudain se lève, plane, et s’abattant, vorace,
Mord d’un baiser aigu leur ventre pantelant.
 
Il siffle, il cingle, il brûle, il s’exalte, joyeux !
À larges tourbillons dans l’air sonore il claque,
Et le martyr s’abat dans le brancard qui craque,
Sous un féroce éclair qui lui coupe les yeux !
 
Il râle sur le flanc ; son ventre où le cuir mord
Se soulève à grands coups, comme un soufflet de forge ;
Et ses yeux, ses doux yeux de bête qu’on égorge,
Effarés et vitreux regardent, dans la mort.
 
Alors, las de frapper, le Fouet effervescent,
Plus calme par degrés, s’apaise dans son crime ;
Et doucereusement caresse sa victime
Du bout fin de sa mèche où pend un fil de sang...
 
Le soleil luit et, droit dans les rayons dorés,
Effilant sa beauté de joli monstre, il rêve
D’un ciel d’apothéose où sa gloire s’enlève,
Superbe, sur un tas de chevaux massacrés !
 

Août 1888.

Au jardin de l’infante, 1893

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