Albert Samain

Le Chariot d’or, 1901


Élégie


 
L’heure comme nous rêve accoudée aux remparts.
Penchés vers l’occident, nous laissons nos regards
Sur le port et la ville, où le peuple circule,
Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule.
Des bassins qu’en fuyant la mer à mis à sec
Monte humide et puissante une odeur de varech.
Derrière nous, au fond d’une antique poterne,
S’ouvre, nue et déserte, une cour de caserne
Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin.
Grave et mélancolique un clairon sonne au loin...
Cependant par degrés le ciel qui se dégrade
D’ineffables lueurs illumine la rade.
Et mon âme aux couleurs mêlée intimement
Se perd dans les douceurs d’un long enchantement.
L’écharpe du couchant s’effile en lambeaux pâles.
Ce soir, ce soir qui meurt, s’imprègne dans nos moelles
Et, d’un cœur malgré moi toujours plus anxieux,
Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux
Comme un beau vaisseau d’or chargé de longs adieux !
Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène
Mugit... La nuit descend insensible et sereine,
La nuit... Et tout devient, on dirait, éternel :
Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel,
Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues,
Les grands vapeurs fumant des routes parcourues,
Le bras de la jetée allongé dans la mer,
Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer,
Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes,
Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes.
La nuit tombe... Les voix d’enfants se sont éteintes
Et ton cœur comme une urne est rempli jusqu’au bord
Quand brillent çà et là les premiers feux du port.
 

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