Adrien Rouquette


Tristesse décourageante


   
On his cheek is a smile, on his bosom is care;
And daily and hourly the waves of his life
Dash breaking in foam on the waves of despair.
(MOÏR.)
   
Oh! memory! thou fond deceiver,
Still importunate and vain!
(GOLDSMITH.)
   
Car, que faire ici-bas quand les parents sont morts ;
Que faire de son âme orpheline et voilée ?
(SAINTE-BEUVE.)


De mon cerveau malade où germe la folie,
Mon cerveau, noir foyer de la mélancolie,
Abîme de douleur, océan agité,
Sombre enfer à jamais de l’espoir déserté ;
De mon cerveau terni d’une vapeur épaisse
Sous le dôme de plomb qui pèse sur Lutèce,
De ce miroir, ce prisme où se peint l’univers,
Puisse un jour rayonner le soleil de mes vers !
Puisse enfin sur mon front, qu’aucun feu ne colore,
Éblouissante fleur, la poésie éclore !
 
Mais non !... car à quoi sert ?... je n’ai plus de parents,
De père ni de mère, amis toujours aimants !
Je n’eus pas de baisers pour mes prix de collège ;
Si j’avais de la gloire, à qui la donnerais-je ?
Lorsqu’on est orphelin, qu’importe le renom
Qui laisse dans le temps un glorieux sillon !
N’est-ce pas ? si la gloire est un bien sur la terre,
C’est lorsqu’on peut en faire un présent à sa mère ;
Lorsqu’heureux de l’avoir pour en parer son front,
En lui rendant ce fruit de son amour profond,
On lui dit : Ô toi seule, en qui mon cœur vent croire,
Tiens, je te donne tout, ma fortune et ma gloire ;
Oui, tout ; et c’est bien peu pour tes soins, ton amour !
Prends donc tout, ô ma mère ! et sois riche à ton tour ;
Sois riche des trésors que je dois à ton âme,
Ô toi ma seule amie, ô toi l’unique femme !
Ah ! mais je suis tombé de cette sommité
Où l’aile de la muse, enfant, m’avait porté ;
Et si je n’aime plus la céleste chimère,
C’est qu’il faut pour l’aimer avoir encor sa mère !
 
Oh ! que j’ai donc changé depuis qu’en la cité,
M’arrachant du désert, le vent m’a transplanté ;
Depuis qu’abandonnant les cieux de la patrie
J’ai demandé l’amour aux vierges de Neustrie,
Aux savants la science, à Jésus-Christ la foi,
À Rome, arche de Dieu, son pilote et sa loi !
Hélas ! que je voudrais n’avoir pas vu la France !
Que je voudrais pouvoir oublier mon enfance !
Mais le passé sans cesse à mon œil attristé
Ouvre un livre où je lis mon ancienne gaîté...
J’ai donc été joyeux ? — Oui, quand j’avais ma mère ;
Mais Louise, elle est morte ; et moi, sans guide, j’erre ;
Sans celle qui m’aimait, sans celle que j’aimais,
Solitaire en tous lieux j’errerai désormais ;
Car que fais-je en ce monde où chaque vent m’emporte,
Ainsi qu’un grain de sable ou qu’une feuille morte ?
Qui n’a vu quelquefois, jouet de l’ouragan,
Un pauvre oiseau perdu sur le vaste Océan ?
Eh bien ! je suis l’oiseau que l’orage inquiète,
Loin du nid où chaque heure est une heure de fête ;
Mais, hélas ! moins heureux sur le grand désert d’eau,
Je ne rencontre pas d’hospitalier vaisseau
Qui m’abrite à son bord et me ramène à terre ;
Seul, je lutte entouré d’un effrayant mystère ;
Je lutte, et l’Océan, grondant autour de moi,
S’agite ; mais au ciel m’élevant sans effroi,
Et de ma voix couvrant le bruit de la tempête,
Je chante à Jéhova mes hymnes de poète !
 

(Paris, 24 septembre 1836.)

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