Adrien Rouquette


Le Cimetière abandonné


À M. A... . M... ..


Si l’homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis.
(CHATEAUBRIAND)


Un soir qu’un ciel de plomb pesait sur la nature,
Et le spleen sur le cœur de toute créature,
Quittant la chambre, où calme, avec les poids de Dieu
J’ai pesé tout, et vu... que tout était bien peu !
Je pris un de ces cœurs où mon cœur se reflète,
Un tendre ami d’enfance, et comme moi poète ;
Et nous marchions, heureux, après un long travail,
De sentir d’un air frais l’amoureux éventail ;
Heureux de fuir la ville où la foule se presse,
Nous marchions à travers une atmosphère épaisse,
Parcourant chaque rue où se prolonge l’œil,
Et rencontrant souvent la bière et le cercueil !
Attristés, oppressés par la ville si morne,
Nous heurtâmes enfin la plus lointaine borne,
Et nous vîmes les bois, les bois silencieux,
Comme nous assombris par le brouillard des cieux !
La nuit, sur les cyprès et dans l’immense plaine,
Faisait tomber déjà ses nuages d’ébène...
Tout dormait à l’entour, et dans l’espace obscur,
Dans l’espace brumeux, flottait un gaz impur,
Mortelle exhalaison de l’infecte matière....
C’est alors qu’à nos yeux surgit un cimetière !
Sans le savoir, déjà, nous foulions de saints lieux,
Asile déserté des hommes oublieux ;
Terre un jour fréquentée, et maintenant sauvage ;
Marécage autrefois, aujourdhui marécage !
Nous foulions de saints lieux, éternelles prisons,
Calmes abris des morts, où recroissent les jones ;
Où, près du marbre blanc et de la rouge brique,
Refleurissent au ciel les plantes d’Amérique ;
Où, dans un sol humide, et parmi des tombeaux,
L’herbe pousse si verte, et les arbres si beaux !
Et moi, je me disais, en regardant ces marbres,
Vêtus d’herbe, ombragés par tant d’immenses arbres ;
Tous sont là pêle-mêle, endomis, oubliés !
Tous sont là confondus... nous les foulons des pieds !
Ah! qui se souvient d’eux ? Oui, dans le cimetière,
Vient encore brûler l’encens de la prière ?
Qui, près du froid couvercle, à genoux, attendri,
Vient redire, en pleurant, un nom toujours chéri ?
Nul, hélas ! nul ne vient !... L’oubli, nuage sombre,
Entre l’homme et la tombe interpose son ombre ;
Et l’homme, qui survit à l’homme enseveli,
Se remet à jouir... et jouit dans l’oubli !
Il oublie ? Il jouit ? — Oh ! l’homme est bien fragile,
S’il ne s’est pas nourri du divin Évangile,
S’il ne voit pas la vie au-delà de la mort,
S’il rêve que pour lui le sépulcre est un port !
S’il est impie, athée, oh ! l’homme, sur la terre,
N’est qu’orgueil, vanité, maladie et misère :
Par le torrent fangeux des vices emporté,
Il glisse avec le temps vers son éternité ;
Et, sans s’inquiéter des peines de son crime,
Stupide jusqu’au bout, il tombe dans l’abîme !
 

(1839)

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