Adrien Rouquette


L’Homme, oiseau de passage sur ma terre


 

Such is the glorious is the independence of man in a savage state;
(W. IRVING)


Non, les plus opulentes villes ne pourraient procurer à mon cœur autant de plaisirs que les simples beautés de la nature, dont je jouissais librement dans ce sauvage lieu.
(DANIEL BOON)


A M. D... . R... .


Frère, j’ai lu tes vers ; douce et fraîche rosée,
Ils ont rendu la sève à mon âme épuisée;
Et, pourtant, je suis triste ! En ces jours si mauvais,
Je ne sais où je suis, je ne sais où je vais ;
Coquille, que la vague a jetée au rivage,
J’entends gronder le bruit de l’Océan sauvage ;
Météore, égaré de sa route d’azur,
Je tourne, en chancelant, sur un axe moins sûr...
Oh ! que je voudrais donc me créer une vie,
Dans quelque coin de terre ignoré de l’Envie ;
Loin du bruit qui nous trouble au sein de la cité,
Comme Daniel Boon, dans un désert jeté ;
Comme lui, m’exilant de la famille humaine ;
Et, comme lui, courant, libre dans mon domaine !
Ô Boon ! ô vieux chasseur ! que de fois m’ont souri
Ton chien et ta cabane, au bord de Missouri ;
Que de fois m’ont souri, dans ma tristesse amère,
Ta Bible et ton fusil, ton calme et ta prière ;
Tes haltes sous tout arbre, et ta course en tout lieu ;
Ton mépris de nos biens, et ton amour pour Dieu !
Oui ; mais, jeune alcyon, sous la natale zone,
À tout souffle orageux je tends mon aile jaune ;
Et trainant mon nid d’algue au bord de l’Océan,
Je crie ; impatient, j’appelle l’ouragan !...
C’est que je ne suis pas un oiseau de la grève :
Tout flot qui nous emporte, est le flot que je rêve !
Oui, brille à l’horizon la voile d’un vaisseau ;
Vibre en l’air quelque chant de voyageur oiseau ;
Vienne, vienne le vent, la tempête sublime :
Et l’on verra flotter l’alcyon sur l’abîme !
Ah ! luise au loin surtout le phare de Sion,
L’étoile de la croix ; et, joyeux alcyon,
On verra le chrétien, ouvrant enfin son aile,
Voler de cette vie à la vie éternelle ;
Abandonner ce globe, avec calme et dédain ;
Et, planant au dessus du céleste jardin,
Saluer de sa voix la mystique patrie,
Dieu, les anges, les saints, les élus et Marie ! —
 

Nouvelle-Orléans, 1837

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