Edmond Rostand


Pastorale des cochons roses


 
Le jour s’annonce à l’Orient,
De pourpre se coloriant,
Le doigt du matin souriant
    Ouvre les roses !
Et sous la garde d’un gamin
Qui tient une gaule à la main,
On voit passer sur le chemin
    Les cochons roses.
 
Le rose rare au ton charmant
Qu’à l’horizon, en ce moment,
Là-bas, au bord du firmament
    On voit s’étendre,
Ne réjouit pas tant les yeux,
N’est pas si frais et si joyeux
Que celui des cochons soyeux
    D’un rose tendre !
 
Le zéphir, ce doux maraudeur,
Porte plus d’un parfum rôdeur
Et dans la matinale odeur
    Des églantines,
Les petits cochons transportés
Ont d’exquises vivacités
Et d’insouciantes gaietés
    Presque enfantines ;
 
Heureux, poussant de petits cris,
Ils vont par les sentiers fleuris
Et ce sont des jeux et des ris
    Remplis de grâces ;
Ils vont, et tous ces corps charnus
Sont si roses qu’ils semblent nus
Comme ceux d’amours ingénus
    Aux formes grasses.
 
Des points noirs dans ce rose clair
Semblant des truffes dans leur chair,
Leur donnent vaguement un air
    De galantine ;
Et leur petit trottinement,
À cette graisse, incessamment,
Communique un tremblotement
    De gélatine.
 
Le long du ruisseau floflottant,
Ils suivent tout en ronflotant
La blouse au large dos flottant
    De toile bleue,
Ils trottent, les petits cochons,
Les gorets gras et folichons,
Remuant les tire-bouchons
    Que fait leur queue !
 
Puis, quand les champs sans papillons
Exhaleront de leurs sillons
Les plaintes douces des grillons
    Toujours pareilles,
Les cochons rentrant au bercail
Défileront sous le portail
Agitant le double éventail
    De leurs oreilles ;
 
Et quand là-bas, à l’Occident,
Croulera le soleil ardent,
À l’heure où le soir descendant
    Ferme les roses,
Paisiblement couchés en rond,
Près de l’auge couleur marron,
Bien repus ils s’endormiront,
    Les cochons roses !
 

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 28 avril 2020 à 14h27


À Cavalaire, dans le Var,
Sur un banc peint du boulevard,
La chaleur boit, comme un buvard,
       Les lauriers-roses ;
Et dans l’après-midi brûlant,
Tout alanguis et nonchalants,        
Vautrés, farauds, jambons ballants,
       Les cochons posent.

L’oiseuse imagination        
Coupe leur conversation
D’une brève hésitation
       Parfois, because
Les cochonnes, sur le pavé,
Trottinent et les font rêver ;
Et d’elles, soudain captivés,
       Les cochons causent.

Ils restent pensifs, à mater
Ces appétissantes beautés
Qu’est loin d’atteindre, en vérité,
       La ménopause ;
Mais d’aborder avec ardeur
Ces belles toutes en rondeurs
Et leur sussurrer des fadeurs,
       Les cochons n’osent.

Alors, se frottant l’estomac,
Ils se refont leur cinéma ;
Ils parlent nirvana, karma,
       Métempsycose ;
Mais, perdant un peu de couleurs,
Pressentent bien que leur malheur,
Inéluctable, sera leur
       Apothéose.

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