Ronsard


De l’Élection de son Sépulcre


 
Antres, et vous fontaines
De ces roches hautaines
Dévalants contre-bas
    D’un glissant pas ;
 
Et vous forêts, et ondes
Par ces prés vagabondes,
Et vous, rives et bois,
    Oyez ma voix.
 
Quand le ciel et mon heure
Jugeront que je meure,
Ravi du doux séjour
    Du commun jour,
 
Je veux, j’entends, j’ordonne,
Qu’un sépulcre on me donne,
Non près des rois levé,
    Ni d’or gravé,
 
Mais en cette île verte
Où la course entrouverte
Du Loir autour coulant
    Est accolant,
 
Là où Braye s’amie
D’une eau non endormie
Murmure à l’environ
    De son giron.
 
Je défends qu’on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De vouloir mon tombeau
    Bâtir plus beau.
 
Mais bien je veux qu’un arbre
M’ombrage en lieu d’un marbre,
Arbre qui soit couvert
    Toujours de vert.
 
De moi puisse la terre
Engendrer un lierre
M’embrassant en maint tour
    Tout à l’entour ;
 
Et la vigne tortisse
Mon sépulcre embellisse,
Faisant de toutes parts
    Un ombre épars.
 
Là viendront chaque année
À ma fête ordonnée,
Avecques leurs troupeaux,
    Les pastoureaux ;
 
Puis, ayant fait l’office
De leur beau sacrifice,
Parlants à l’île ainsi,
    Diront ceci :
 
« Que tu es renommée,
D’être tombeau nommée
D’un de qui l’univers
    Ouira les vers,
 
Et qui oncque en sa vie
Ne fût brûlé d’envie,
Mendiant les honneurs
    Des grands seigneurs,
 
Ni ne rapprit l’usage
De l’amoureux breuvage,
Ni l’art des anciens
    Magiciens,
 
Mais bien à nos campagnes
Fit voir les Sœurs compagnes
Foulantes l’herbe aux sons
    De ses chansons,
 
Car il sut sur sa lyre
Si bons accords élire
Qu’il orna de ses chants
    Nous et nos champs !
 
La douce manne tombe
À jamais sur sa tombe,
Et l’humeur que produit
    En mai la nuit !
 
Tout à l’entour l’emmure
L’herbe, et l’eau qui murmure,
L’un toujours verdoyant,
    L’autre ondoyant !
 
Et nous, ayant mémoire
Du renom de sa gloire,
Lui ferons, comme à Pan,
    Honneur chaque an. »
 
Ainsi dira la troupe,
Versant de mainte coupe
Le sang d’un agnelet,
    Avec du lait,
 
Dessus moi, qui à l’heure
Serai par la demeure
Où les heureux esprits
    Ont leur pourpris.
 
La grêle ni la neige
N’ont tels lieux pour leur siège,
Ni la foudre oncques là
    Ne dévala.
 
Mais bien constante y dure
L’immortelle verdure,
Et constant en tout temps
    Le beau printemps.
 
Et Zéphire y haleine
Les myrtes et la plaine
Qui porte les couleurs
    De mille fleurs.
 
Le soin qui sollicite
Les rois ne les incite
Le monde ruiner
    Pour dominer ;
 
Ains comme frères vivent,
Et, morts, encore suivent
Les métiers qu’ils avaient
    Quand ils vivaient.
 
Là, là, j’oirai d’Alcée
La lyre courroucée,
Et Sapho, qui sur tous
    Sonne plus doux.
 
Combien ceux qui entendent
Les odes qu’ils répandent
Se doivent réjouir
    De les ouïr,
 
Quand la peine reçue
Du rocher est déçue
Sous les accords divers
    De leurs beaux vers !
 
La seule lyre douce
L’ennui des cœurs repousse,
Et va l’esprit flattant
    De l’écoutant.
 

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