Ronsard


À sa guitare


 
Ma Guitare je te chante,
Par qui seule je déçois,
Je déçois, je romps, j’enchante,
Les amours que je reçois.
 
Nulle chose tant soit douce
Ne te saurait égaler,
Toi qui mes ennuis repousse
Sitôt qu’ils t’oient parler.
 
Au son de ton harmonie
Je refraichis ma chaleur
Ardente en flamme infinie,
Naissant’ d’infini malheur.
 
Plus chèrement je te garde
Que je ne garde mes yeux,
Desquels ton fût je regarde
Peint dessus en mille lieux.
 
Ou le nom de ma Déesse
En maint amoureux lien,
En maints lacs & nœuds se laisse
Joindre en chiffre avec le mien.
 
Ou le dieu qui lave & baigne
Dans le Loir son poil doré,
Du luth aux muses enseigne
Dont elles m’ont honoré.
 
Son laurier prête l’oreille,
Si qu’au premier vent qui vient,
De resiffler s’appareille
Ce que par cœur il retient.
 
Ici, les forêts compagnes
Attire à lui, & les vents,
Orphée, qui les campagnes
Ombrage de bois suivants.
 
La, est Ide la branchue,
Ou l’oiseau de Jupiter
Dedans sa griffe crochue
Vient Ganymède empiéter.
 
Ganymède délectable,
Chasserot délicieux,
Qui ores sert à la table
D’échanson là-haut aux cieux.
 
Ses chiens après l’aigle aboient,
Et ses gouverneurs aussi,
En vain étonnés le voient
Par l’air emporter ainsi.
 
Tu es des dames pensives
L’instrument approprié,
Et aux jeunesses lascives
Consacré & dédié.
 
Leurs amours, c’est ton office
Non pas les assauts cruels,
Et le joyeux exercice
De soupirs continuels.
 
Encores qu’au temps d’Horace,
Les armes de tous côtés
Sonnassent par la menace
Des Cantabres indomptés,
 
Et que le Romain empire
Foulé des Parthes fut tant,
Si n’a il point sur sa Lyre
Bellone accordé pourtant.
 
Mais bien Vénus la riante,
Ou son fils plein de rigueur,
Lalage, ou Chloé fuyante
Davant avecques son cœur.
 
Quand sur toi je chanteroie
D’Hector les combats divers,
Et ce qui fut fait à Troie
Par les Grecs en dix hivers,
 
Cela ne peut satisfaire
À l’amour qui tant me mord,
Que peut Hector pour moi faire,
Que peut Ajax qui est mort ?
 
Mieux vaut donc de ma maîtresse
Chanter les beautés, afin
Qu’à la douleur qui m’oppresse
Veuille mettre heureuse fin.
 
Ces yeux autour desquels semble
Qu’Amour vole, ou que dedans
Il se cache, ou qu’il assemble
Cent traits pour les regardants.
 
Chantons donc sa cheveleure,
De laquelle Amour vainqueur,
Noua mille rets à l’heure
Qu’il m’encordera le cœur.
 
Et son sein, rose naïve,
Qui va & vient tout ainsi,
Que font les flots à leur rive
Soufflés d’un vent adouci.
 

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