Rollinat

Paysages et paysans, 1899


Le Philosophe


 
          C’était un vieux penseur madré,
          Un voyant quelque peu lettré,
          Ayant en lui la double étoffe
          Du poète et du philosophe.
 
          Je fus le voir une journée
          Où la bise avait du mordant.
          Il chantonnait, la pipe aux dents,
          Faisant face à la cheminée.
 
— « Quel froid de loup ! père Guillaume,
Et que j’aspire au renouveau ! »
— « Pas moi ! J’trouv’ ce temps sans défaut.
Puisqu’à c’t’ heur’ mêm’, null’ment fantôme,
Sur mon g’nou cassant du fagot,
J’exist’ toujours en chair, en os.
Du moment q’j’évit’ le royaume
Des taup’, ça m’est égal l’hiver :
 
L’temps où j’y suis c’est l’temps qu’i’ m’faut !
Que d’moi qui m’trouv’ bien sous mon chaume
L’plus longtemps possibl’ la mort chôme !
L’tout ? c’est d’se faire attend’ des vers.
Hein ? c’que c’est ! en bas comme en haut,
Jeun’s ou vieux, tous les homm’, mes frères,
D’mand’ à vieillir ! moi, c’est l’contraire.
 
Si j’pouvais r’prend’ mes jours passés
Et r’commencer mon existence,
Oui ! même en sachant tout c’que j’sais,
J’trouv’rais encor ma subsistance
Ben suffisant’ pour mon besoin,
Et vivr’ pour vivr’ dans mon p’tit coin
S’rait pour moi la seule importance.
 
Expliquez ça ? j’ador’ la vie...
Et pourtant, je n’crains pas la mort.
La pent’ de l’âg’ ? — ainsi veut l’sort —
Faut la descendre un’ fois gravie.
M’disant donc : Raison d’plus pour être
Avar’ de ces instants si courts,
Malgré que l’destin compt’ mes jours,
J’y rends grâc’ de m’avoir fait naître.
 
Comme j’l’entends, dans ma façon,
Vivr’ ? C’est pas les femm’, la boisson,
Les plaisirs à grand’ ou p’tit’ doses,
Ni d’entasser d’l’or et d’l’argent ;
C’est p’têt’ ben d’aimer quéq’ brav’ gens.
Mais, c’est surtout d’aimer les choses !
C’est d’aimer les pacag’, les champs,
Les arb’ tortus, droits ou s’penchant,
La roch’ que la bruyèr’ décore.
De s’plaire à voir l’nuage et l’eau,
Les horizons, cadr’ du tableau,
Q’l’auror’ blanchit, que l’soleil dore,
Et, tous les soirs, s’ensommeiller,
Et, tous les matins, s’réveiller.
Avec le goût d’les voir encore.
 
L’long usag’ des chos’ éternelles
Les rend complaisant’ pour mon corps,
Donne à mon esprit c’calme fort
Qu’il lui faut pour penser chez elles.
Donc, de mes organ’ et d’mon cœur
Ouverts aux s’crets des solitudes,
J’vis pour moi seul, dans un’ longueur,
Dans un’ paix sans inquiétude,
À chasser, pêcher, m’ner l’bétail,
À fair’, sans presse, avec des trêves,
Tout l’nécessair’ de mon travail
Où la Nature met son rêve.
Mon prop’ témoin, j’me vois goûter
Mon tranquill’ bonheur d’exister.
 
Je n’vis q’pour vivr’ ! L’rest’ ne m’est rien.
Pour boir’ la bell’ lumièr’ qui vient
Du grand ciel où tant d’fois je r’garde,
Pour m’étend’ sous l’ombrage, errer,
Pour sentir, entend’, respirer,
Aussi doux q’l’oiseau qui musarde.
Et j’vas mon p’tit bonhomm’ de ch’min.
D’mandant jamais d’être au lend’main
Mais souhaitant ben plutôt q’i’ r’tarde.
 
Vrai ! les homm’ n’ont pas d’réflexion
Ou l’inconséquenc’ les habite.
C’est leur vice et leur ambition,
L’projet câlin qui les invite,
C’est l’song’ creux q’est vid’ comm’ le vent
Qui leur fait trouver si souvent
Q’les saisons march’ pas assez vite.
 
Au fond d’leur conscienc’ solitaire
Sans s’révolter, ni prend’ d’effroi,
Ah ! s’ils pouvaient donc voir comm’ moi
La têt’ de mort dur’ sous l’chapeau,
Et le squelett’ sec sous la peau !
Au lieu d’se forcer l’caractère,
I’ s’laiss’raient vivoter lent’ment,
Sans désirs, dans l’seul content’ment
D’être encor’ sus l’dessus d’la terre ! »
 
          Il se tut, regardant la flamme.
          « Merci ! lui criai-je, en partant :
          Mais, je ne saurais dire, dame !
          Si ce joli feu claquetant
          M’a réchauffé le corps autant
          Que vous m’avez réchauffé l’âme ! »
 

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