Rollinat

Les Névroses, 1883


La Putréfaction


 
Au fond de cette fosse moite
D’un perpétuel suintement,
Que se passe-t-il dans la boîte,
Six mois après l’enterrement ?
 
Verrait-on encor ses dentelles ?
L’œil a-t-il déserté son creux ?
Les chairs mortes ressemblent-elles
À de grands ulcères chancreux ?
 
La hanche est-elle violâtre
Avec des fleurs de vert-de-gris,
Couleurs que la Mort idolâtre,
Quand elle peint ses corps pourris ?
 
Pendant qu’un pied se décompose,
L’autre sèche-t-il, blanc, hideux,
Ou l’horrible métamorphose
S’opère-t-elle pour les deux ?
 
Le sapin servant d’ossuaire
Se moisit-il sous les gazons ?
Le cadavre dans son suaire
A-t-il enfin tous ses poisons ?
 
Sous le drap que mangent et rouillent
L’humidité froide et le pus,
Les innombrables vers qui grouillent
Sont-ils affamés ou repus ?
 
Que devient donc tout ce qui tombe
Dans le gouffre ouvert nuit et jour ?
— Ainsi, j’interrogeais la tombe
D’une fille morte d’amour.
 
Et la tombe que les sceptiques
Rayent toujours de l’avenir,
Me jeta ces mots dramatiques
Qui vivront dans mon souvenir :
 
« Les seins mignons dont tu raffoles,
Questionneur inquiétant,
Et les belles lèvres si folles,
Les lèvres qui baisèrent tant,
 
« Toutes ces fleurs roses et blanches
Sont les premières à pourrir
Dans la prison des quatre planches,
Que nulle main ne peut ouvrir.
 
« Mais, quant à l’âme, revit-elle ?
Avec son calme ou ses remords,
Faut-il crier qu’elle est mortelle
Ou qu’elle plane sur les morts ?
 
« Je ne sais ! Mais apprends que l’ombre
Que l’homme souffre en pourrissant :
Le cadavre est un muet sombre,
Qui ne dit pas ce qu’il ressent ! »
 

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