Rollinat

Paysages et paysans, 1899


L’Enjôleur


 
Loin des oreilles importunes,
Le gars mangeant avec le vieux,
D’un ton fier et malicieux
Lui conte ses bonnes fortunes,
De quelle sorte il fait sa cour,
Et ce qu’il pense de l’amour.
 
« Oui ! j’ai tout’ les fill’, mon pèr’ Jacques !
N’import’ laquell’, quand j’la veux bien !
L’ignorant’, l’instruit’, cell’ qui s’tient,
Comm’ la dévot’ qui fait ses pâques.
 
Q’ça soit l’cœur ou l’Diab’ qui s’en mêle,
L’amour comm’ la mort prend chacun.
Si deux corps d’vaient pas en fair’ qu’un
Yaurait pas des mâl’ et des f’melles !
 
Cont’ le sang, s’i’ veut qu’on s’unisse,
Tout’ les plus bonn’ raisons val’ rin :
I mèn’ le gars comme un taurin
Et la pucell’ comme un’ génisse.
 
Yen n’a pas un’ qui n’rêv’ d’un homme,
D’un qu’ell’ connaît pas, mais qu’ell’ sent ;
Pas un’ qui n’s’endorme y pensant,
Et qui n’y r’pense après son somme !
 
Les difficil’ sont cell’ qui s’parent,
Dans’ entre ell’, s’distraient des garçons,
Les accueill’ avec des chansons,
Comme avec des rir’ s’en séparent.
 
Oui ! mais aux sons d’la cornemuse,
J’batifole à leur volonté...
Et j’mets tant leur mine en gaieté
Que j’finis par la rend’ confuse.
 
En fait d’pucell’, viv’ l’eau dormante
La courant’ n’a pas l’temps d’songer,
Tandis que l’aut’, sans s’défiger,
Ça n’pens’ qu’au mal qui la tourmente.
 
L’désir amoureux s’y mijote,
Quoiqu’ell’ n’en desserr’ pas les dents...
On verrait d’sus c’qu’ell’ pense en d’dans :
C’est pour ça q’si ben ça s’cachotte.
 
C’est s’lon, c’est moins ou davantage,
Mais tout’ fill’, son sexe la tient.
L’amour y dort : un garçon vient...
Qui l’éveille à son avantage.
 
C’est c’que j’fais ! Ell’s ont beau s’défendre,
Moi, j’ai la natur’ dans mon jeu,
J’gratt’ la cendre et j’découv’ le feu ;
Seul’ment i’ faut savoir s’y prendre.
 
Faut choisir son jour et son heure,
La saison, l’endroit, pas s’presser.
Ça dépend ! yen a q’faut forcer !
Ces fois-là sont p’têt’ les meilleures.
 
À la façon d’trousser sa jupe,
D’arranger ses ch’veux sous l’bonnet,
À la march’, surtout, on r’connaît
L’temps qu’on mettra pour faire un’ dupe.
 
Avec les joyeus’ je sais rire,
Avec les trist’ je sais pleurer,
Tout en m’taisant, j’sais soupirer
Avec cell’ qui n’ont rien à dire.
 
J’not’ leur air franc ou saint’ nitouche,
Leur genre de silence ou d’caquet,
L’sec ou l’mouillé d’leurs deux quinquets,
Comm’ l’ouvert ou l’pincé d’leur bouche.
 
J’examin’ cell’ qui sont heureuses
D’porter, au cou, des p’tits enfants.
L’instinct d’êt’ mèr’ suffit souvent
Pour qu’un’ fill’ devienne amoureuse.
 
J’suis timide avec la pimbêche,
Rapide avec cell’ qu’a du sang,
Et, toujours, les contrefaisant,
Ya pas d’danger q’j’évent’ la mèche !
 
J’prends leur humeur, j’flatt’ leur manie,
Ell’ chang’ d’avis, moi pareill’ment.
Je n’leur donn’, sans jamais d’gên’ment,
Q’du plaisir dans ma compagnie.
 
Au fond, je m’dis et ça m’amuse :
Que j’suis pas plus menteur, vraiment !
Qu’ell’s autr’ qui m’voudraient pour amant
Et qui font cell’-là qui me r’fusent.
 
C’est mes r’gards seuls qui leur demandent
C’que j’désir’ d’ell’. Ma bouch’, ma main,
Seul’ment commenc’ à s’mettre en ch’min,
Quand leurs yeux m’dis’ qu’ell’ les attendent.
 
Dans ma prunell’ qui leur tend l’piège
R’culant d’abord ell’ veul’ pas s’voir,
Et puis, ell’ s’y mir’, sans pouvoir
S’désengluer du sortilège.
 
La bergèr’ sag’, la moins follette,
J’l’endors ! qu’elle en lâch’ son fuseau...
Comm’ l’aspic magnétis’ l’oiseau,
Comme un crapaud charme un’ belette.
 
C’est pourquoi, la pauvress’, la riche,
Tout’ fille, à mon gré, m’donn’ son cœur !
Ma foi ! j’me fie à ma vigueur,
J’en ai ben trop pour en êtr’ chiche !
 
D’autant plus que j’peux pas leur nuire...
Personn’ sait q’moi q’j’ai leur honneur
Et j’ai la chanc’, pour leur bonheur,
De libertiner sans r’produire ! »
 
Et le bon vieux dit : « Tu caus’ ben...
Quoiqu’ ça peut êtr’ de la vant’rie.
Moi non plus, pour la galant’rie,
À ton âg’ j’étais pas lambin.
Aussi vrai q’tous deux on déjeune
Tu t’amus’ras jamais plus jeune !
Ta folie est c’que fut la mienne.
Tu brûl’, mais glaçon tu d’viendras.
Crois-moi : prends-en l’plus q’tu pourras !
Ça t’pass’ra avant q’ça m’revienne ! »
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrlаinе : Сhаrlеrоi

Οrléаns : «Ρuis çà, puis là...»

Νоuvеаu : «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...»

Sаint-Αmаnt : Sоnnеt inасhеvé

Νоаillеs : Lе Jеunеssе dеs mоrts

Dеrèmе : «Lеs јоurs sоnt plаts соmmе dеs sоlеs...»

Αpоllinаirе : Un pоèmе

Соrbièrе : Lе Сrаpаud

Соrbièrе : Lе Сrаpаud

Riсhеpin : Βеrсеusе

☆ ☆ ☆ ☆

Οrléаns : «Fiеz-vоus-у...»

Gаlоу : Νаturе pаrisiеnnе

Соrbièrе : Lе Μоussе

Νеlligаn : Évаngélinе

Dеrèmе : «Lеs јоurs sоnt plаts соmmе dеs sоlеs...»

Βruаnt : À lа Glасièrе

Dеlillе : Vеrs fаits dаns lе јаrdin dе mаdаmе dе Ρ...

Τоulеt : «Τrоttоir dе l’Élуsé’-Ρаlасе...»

Gill : Lе Ρаillаssоn

Gill : Εхhоrtаtiоn

Cоmmеntaires récеnts

De Сhristiаn sur Sоnnеt à mоn аmi R... (Αrvеrs)

De Сосhоnfuсius sur Lе Rishi (Μénаrd)

De Jаdis sur «Lе Μаriniеr qui plus аgité n’еrrе...» (Lа Gеsséе)

De Сосhоnfuсius sur «À bеаuсоup dе dаngеr еst suјеttе lа flеur...» (Сhаssignеt)

De Сосhоnfuсius sur Lа Frégаtе Lа Sériеusе (Vignу)

De Jаdis sur «Νе ditеs pаs...» (Μоréаs)

De Jаdis sur «Dаns lе lit vаstе еt dévаsté...» (Τоulеt)

De Vinсеnt sur Τrаnquillus (Hеrеdiа)

De Μаrсеlinе sur À mа bеllе lесtriсе (Βоuilhеt)

De Snоwmаn sur À Zurbаrаn (Gаutiеr)

De Саrlа Οliviеr sur Émilе Νеlligаn

De Vinсеnt sur «Frаnсе, mèrе dеs аrts, dеs аrmеs еt dеs lоis...» (Du Βеllау)

De Сhristiаn sur «Jе vоus еnvоiе un bоuquеt...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur Âmе dе nuit (Μаеtеrlinсk)

De Εsprit dе сеllе sur Sur lе présеnt d’un vаsе dе сristаl (Βеrtаut)

De Vinсеnt sur «Jе nе vеuх plus, Ρаillеur, mе rоmprе tаnt lа têtе...» (Viоn Dаlibrау)

De Сriсtuе sur «Vоs сélеstеs bеаutés, Dаmе, rеndеz аuх сiеuх...» (Μаgnу)

De Сriсtuе sur Lе Βruit dе l’еаu (Rоllinаt)

De Сriсtus sur «Gоrdеs, quе fеrоns-nоus ? Αurоns-nоus pоint lа pаiх ?...» (Μаgnу)

De Vinсеnt sur Lеs Саrmélitеs (Νеlligаn)

De Εsprit dе сеllе sur «Dès quе се Diеu...» (Jоdеllе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе