
À Georges HUART
I
Dans un siècle hystérique et fou tel que le nôtre,
Où la peur du banal a tout bouleversé,
Où l’on se croit un sot si l’on fait comme un autre,
Où l’on cherche l’étrange et trouve l’insensé ;
Dans ce siècle où le simple a pris le nom de terne,
Où le vide se cache en l’ombre des mots creux,
Où la pâle vessie a des feux de lanterne,
Où l’on semble brillant lorsqu’on est ténébreux,
Où le poète clair manque du vrai lyrisme,
Où l’on aime surtout ce qu’on ne comprend point,
Où le terme neuf n’est, souvent, qu’un barbarisme
Qui touche en aveuglant comme un lourd coup de poing,
Je me suis bien des fois torturé la cervelle
Et pris rageusement la tête entre les mains,
Effrayé du chaos de la route nouvelle
Et jugeant par trop plat l’ennui des vieux chemins ;
Je me suis demandé s’il faut, pour qu’on entende
Parler science ou grec, médecine ou latin,
L’argot du souteneur ou le patois d’Ostende,
Et jouer l’érudit quand on n’est qu’un crétin ;
S’il faut se travestir en vidangeur, en pitre,
Cabrioler dans l’air ou croupir dans l’égout,
S’il faut avoir, au lieu d’encre, dans son pupitre
De la boue ou du fard, pour être de bon goût ;
S’il faut, pour obtenir les effets qu’on admire,
Donner aux diamants des nombrils pour écrins ;
S’il faut, pour mieux briller, que le soleil se mire
Dans le bain de parfums ou la mare aux purins ;
S’il faut, pour bien rimer, jeter dans le ciel mauve
Des mots stupéfiants, dégoûtants ou mignards,
Et comme des crottins ou des ronds de guimauve
Les recevoir en clown, au vol sur des poignards ;
Je me suis demandé si c’était imbécile
D’écrire simplement les vers que l’on conçoit,
Et j’ai voulu savoir s’il est plus difficile
De se dénaturer que d’être vraiment soi.
Alors, j’eus recours à l’absinthe géniale,
Soupçonnant que par là j’arriverais au but.
Or, un soir, j’évoquais l’extase moniale,
Et ce soir-là, j’ai bu si bien, que j’ai trop bu.
Mais comme je rêvais l’ivresse originale,
L’absinthe bête et triste aux clartés d’ambre vert
Que boivent les bourgeois me semblant trop banale
Je cherchais un mélange, et je l’ai découvert.
Ce mélange, ce fut l’absinthe grenadine !
Quand on prend tous les jours ses deux ou trois repas,
Si l’on se grise on n’a qu’une ivresse anodine.
Mais depuis deux longs jours, moi je ne mangeais pas,
Je buvais, par besoin, point du tout par envie,
Car le gueux de tout temps a plus souvent trouvé
À boire qu’à manger, hélas ! et c’est ma vie !
J’étais donc à point pour le cauchemar rêvé.
Quand le ventre est bien creux, la cervelle est bien vide.
Je buvais !... Et bientôt comme saoulé de faim,
Alentour je sens tout vibrer ! J’attends avide
La démence. Je vais extravaguer enfin !
II
L’absinthe grenadine
Prend des airs de gredine
Et son ton provocant
De chair poudrerizée
Me la font voir grisée
Et dansant le cancan.
Je l’étreins et, dans un baiser, je la sirote.
Un peuple de fourmis par la tête me trotte
Et l’œil entrebâillé
Je me vois habillé
D’un carrick émeraude et d’un chapeau carotte.
Ah ! la gueuse, depuis le temps que je m’y frotte,
Déteint sur moi soudain
Et, mis comme un gandin,
Je vais me voir sans cesse, obsédante marotte,
Ce carrick émeraude et ce chapeau carotte.
III
Bientôt je m’aperçois que je cours chancelant
Par les rues.
Levant au ciel les yeux, j’y vois passer un lent
Vol de grues.
Et leur triangle ouvert en ailes de lutins,
D’envergure
Immense, laboure en criant les hauts lointains.
Sombre augure !
Leur vol tombe et se fait tout en se rapprochant
Magnifique.
Chaque oiseau devient femme, et son cri devient chant
Séraphique.
Ces femmes se tenant par des chaînes de fleurs
Se tortillent,
Serpentent dans la brume, et les perles en pleurs
Qui scintillent
Sur leurs torses nimbés d’ailes de papillons
Resplendissent ;
Leurs corps demi-gazés de légers cotillons
Se raidissent,
Se cambrent gracieux ; leur chaos de seins blancs
Et rebelles
Poignarde le brouillard de ses tetins tremblants,
Et leurs belles
Têtes se renversant, folles de pâmoisons,
Semblent mordre
Dans la nuit où le feu doré de leurs toisons
Va se tordre ;
Leurs reins sont convulsés de longs spasmes félins
Et leurs croupes
Lubriques, s’accouplant en des frissons câlins,
Vont par groupes
Mêlant, enchevêtrant des festons délirants
Et qui dansent ;
Puis soudain leurs maillots lascifs et transparents
Se cadencent,
La ronde se fait chaste, et rentrant le mollet
Elle ondule
Sur ce rhythme de chant que l’étrange ballet
Me module :
Poète, viens, suis notre danse ailée.
Nous emportons l’orgie et la gaîté,
Nous emportons le luxe et la santé ;
Fuis avec nous en course échevelée ;
Viens dans les airs charmer notre envolée.
Paris va mourir empesté !
Fuis au pays vaporeux des rosées.
Un bandeau sombre écharpe de travers
L’azur qu’il tache et brouille de tons verts,
Son deuil s’étend sur les Champs-Élysées,
Qui prennent des couleurs vert-de-grisées
De cadavre mûr pour les vers !
Là-haut la mort plane et le ciel l’indique,
Le vent y roule un flot de pesanteurs
Et dans ce flot sali de puanteurs
La lune pâle en croissant fatidique
Ressemble à la faucille druidique
Des Gaulois sacrificateurs.
Poète, viens, suis notre danse ailée.
Nous emportons l’orgie et la gaîté.
Nous emportons le luxe et la santé ;
Fuis avec nous en course échevelée.
Viens dans les airs, charmer notre envolée.
Paris va mourir empesté !
Devenue
Plus menue,
Leur voix baisse. Leur vol montant sans m’emmener
Diminue
Et part en chapelet d’étoiles s’égrener
Dans la nue.
À peine retombé de mes ravissements
Qu’un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept clignotements
S’allument devant moi. Leur lueur effacée
D’énormes vers luisants traîne sur la chaussée
En rampant sous la brume et longeant les ruisseaux.
Maintenant, leurs clartés vont par bonds et par sauts,
S’approchent, puis baignant d’une flamme falote,
Mon carrick émeraude et mon chapeau carotte,
Passent. Des chiffonniers promènent ces feux morts.
Sous leur poil broussailleux, sous leur feutre à grands bords
Je reconnais d’anciens amis, de vieux bohèmes,
Grands savoureurs d’absinthe et rimeurs de poèmes.
Ils vont, expectorant leur acerbe rancœur
Dans ces couplets brutaux qu’ils mâchonnent en chœur :
Nous, les poètes faméliques
Que bourgeois, crétins et pieds-plats,
Lorgnent avec des yeux obliques ;
Nous les chercheurs, nous sommes las
De draguer les cieux pleins d’éclats
Dans l’espoir d’y trouver des piastres
Et n’y rencontrant que des astres !
À nous, le plus désastre des désastres !
Choléra ! venge-nous des sots !
Pouilleurs de ciel nous fouillons les ruisseaux !
Chassés des célestes délires,
Poètes devenus lourdauds,
Rôdant sans ailes et sans lyres,
Nous avons changé de fardeaux.
Crochets aux poings, hottes aux dos,
Cureurs d’égouts et de vidanges,
Nous les anciens tutoyeurs d’anges
De nos falots nous éclairons les fanges,
Et dans leurs grouillements crochus
Nous cherchons la revanche des déchus !
Choléra, viens, sévis, progresse !
Puisque sous ta flamme tout fond,
Fonds tous les gras de toute graisse ;
Partout où les mafflés se font,
Dessouffle les pansus à fond
À la banque, aux cercles, aux courses !
N’épargne que les sans-ressources,
Brûle tous corps à renflements de bourses !
Et nous les maigres, nous rirons
De voir tomber l’orgueil des ventres ronds
Alors Hugo, notre Saint-Père
De par ton souffle, choléra,
Devenu Dieu, comme il l’espère,
Dans l’immensité trônera,
Et sur la lune passera
Son vaste mouchoir de nuée
Pour en essuyer la buée.
Et vers Lutèce, exsangue, exténuée,
Regardera facétieux
Se vitrant l’œil du monocle des cieux !
Puis dans la brume, au loin, falots, chants et fantômes,
Feux par feux, sons par sons, atomes par atomes,
S’éteignent. Au détour de la rue, autre chant !
J’y rencontre un joyeux monôme trébuchant
D’étudiants grisés qui se tiennent les basques
En rayant le brouillard d’arabesques fantasques.
Dos noirs et ventres blancs, en habits de gala,
Ces tapageurs corrects, s’en vont de-ci, de-là,
Narguent le choléra d’obscènes chansonnettes,
Brisent ce qui se trouve et tirent les sonnettes ;
Mais soudain, s’abattant sur le dos de l’un d’eux,
Une main gigantesque aux doigts longs et hideux,
Dont la poigne dans l’ombre en ombre se profile,
Du dernier au premier, l’un sur l’autre à la file,
Comme des dominos fait crouler chaque frac :
Crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac, crac !
Hérissé, je m’enfuis, éclaboussant de crotte
Mon carrick émeraude et mon chapeau carotte.
Mais la main me poursuit, m’atteint, me prend aux reins,
M’envoie au fond des cieux terribles et sereins,
Et je reste en suspens dans l’immensité sombre.
Au milieu de ce vague, en face de cette ombre,
Un instant je pensais : Pape fou, qui prétends
Dieu partout, nulle part, en tous lieux, en tous temps,
Je pensais que s’il est, il doit dans ce silence
Immuablement calme, entendre ce que lance
La voix la plus débile, et seul dans les néants
J’aurais voulu ravir aux antiques géants
La gorge de Stentor, le front de Polyphème
Pour lui hurler plus fort et plus haut mon blasphème....
— Un choc, un rien, un souffle, alors m’a réveillé,
J’ouvre l’œil et me vois, au lit, déshabillé,
Sans carrick émeraude et sans chapeau carotte.
Un ange, un ange blond me soigne et me dorlotte.
Tout auréolé d’or, son front de séraphin
Se penche, et sa voix chante, ironiquement sainte :
« Becquote-moi, méchant, et ne bois plus d’absinthe,
Oh ! plus jamais, surtout quand tu mourras de faim ! »
