Rodenbach

La Jeunesse blanche, 1886


Processions


 
 

I


 
Blanches processions, si blanches, si gothiques,
Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu !
Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu
Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques.
 
Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant,
Le bruit des carillons et des cloches bénies
Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies
Et mener le cortège au fond du firmament.
 
Si lentes à marcher sur les herbes coupées
Qui revivaient un peu sous le vent approchant
Des cantiques latins dont le grave plain-chant
Mélancolisait l’air avec ses mélopées.
 
Si lentes ! on voyait dans les beaux soirs tombants
Des étendards brodés de roses symboliques,
Et des chasses d’argent où dorment des reliques,
Et des agneaux pascals pavoisés de rubans.
 
Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières,
Tous les enfants de chœur, dans leur rouge attirail,
Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail,
Comme dans un parfum d’indulgences plénières.
 
Des Madones, le cœur traversé de couteaux,
Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries,
Émergeaient au milieu des longues théories
Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux.
 
Des groupes recueillis de pâles orphelines,
Tristes, portaient des lys comme les âmes d’or
De leur parents défunts qui reviendraient encor
Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines.
 
Là, l’Église Souffrante en voiles violets !
Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes
Avec les bienheureux du paradis si calmes
Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
 
L’Église Triomphante est soudain apparue
En rose, tout en rose, en tulle rose et clair,
Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair,
Comme un lever d’aurore incendiant la rue.
 
Puis voici les abbés en dalmatiques d’or,
Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine,
Tout un cortège grave et lent qui s’achemine
Dans le silence doux du beau jour qui s’endort.
 
Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées
Du liturgique encens qui parfumait le soir,
Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir,
Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
 
Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien,
Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes,
Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes,
Les graines du Seigneur dont il était gardien.
 
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges
S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers,
Comme si tout au loin de vagues escaliers
Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
 
Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons
Revenaient émouvoir les foules obsédées,
Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées
Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
 
 
 

II


 
Ainsi mon Âme ! ainsi mon Enfance perdue !
Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs,
Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs
Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue.
 
Mais la procession n’a chanté qu’un moment
Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues
Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues
De rêves qui s’en vont mélancoliquement !
 

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