Rodenbach

Le Miroir du ciel natal, 1898


              X


L’orgue dans le silence a soudain préludé :
Et c’est comme l’éveil d’une eau dans la campagne
Qu’un dépliement de brume et de tulle accompagne,
Une eau dont le courant est à peine ridé.
 
Eau pâle du clavier que d’invisibles mains
Font chanter, comme les battoirs des lavandières ;
L’orgue coule, il frissonne, il s’attarde en chemin,
Puis se décide et s’enfle ainsi qu’une rivière.

Une rivière grave et dont la largeur s’use
À rafraîchir les nefs, à jaillir dans la tour ;
Le chant, par instants, tombe avec un bruit d’écluse,
Les roseaux des tuyaux sont alignés autour.
 
Une rivière en qui les voix des soprani
Viennent perdre, un à un, leurs affluents débiles ;
Un silence, parfois, l’interrompt comme une île ;
Puis l’orgue recommence à couler, tout uni.
 
Splendeur de l’orgue : ombre et soleil, force et douceur ;
Mais la douceur d’une force de la Nature,
Un chant se profilant comme une architecture,
Comme un rocher, qui se couronne avec des fleurs.
 
L’orgue ! voix d’infini, voix de ciel, voix lunaires ;
Qui donc suppose encore un réel instrument ?
L’orgue est un puits sculpté où chante le tonnerre ;
L’orgue est le bruit apprivoisé d’un élément.

C’est le vent : tour à tour la brise dont s’émeuvent
Les roses, et le vaste ouragan frénétique ;
C’est l’eau : rivière qui grossit, qui devient fleuve ;
Et l’orgue croule en cataractes de musique.
 
Oui ! c’est un élément, dont l’humeur toujours change ;
Il a toutes les voix, câlines ou funèbres ;
À Matines il chante et il pleure à Ténèbres ;
Est-ce un chant de la Terre ou sont-ce des chœurs d’Anges ?
 
Ô mélodie, à peine humaine ! Elle vous frôle
Avec la douceur qu’a la lune qui se lève ;
C’est un baume, c’est une étreinte, c’est un rêve !
On se sent comme au bord de l’eau dormante un saule.
 
L’orgue est tour à tour rauque et confidentiel ;
Tumultueux, puis doux comme le catéchisme ;
Et, après son orage où se brisait le prisme,
Il s’apaise, et dans l’air déroule un arc-en-ciel !

L’orgue tantôt exulte et tantôt se lamente ;
Tantôt noir — et c’est un catafalque de sons
Tantôt blanc — et c’est la layette d’une infante...
On l’écoute comme on regarde l’horizon !
 

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