Rodenbach

Le Règne du Silence, 1891


VIII

 


L’obscurité, dans les chambres, le soir, est une
Irréconciliable apporteuse de craintes ;
En deuil, s’habillant d’ombre et de linges de lune,
Elle inquiète ; elle a de félines étreintes
Comme une eau des canaux traîtres où l’on se noie
L’obscurité, c’est la tueuse de la Joie
Qui dépérit, bouquet de roses transitoires,
Quand elle y verse un peu de ses fioles noires.
L’obscurité s’installe avec le crépuscule ;
Elle descend dans l’âme aussi qui s’enténèbre ;
Sur le miroir heureux tombe un crêpe funèbre
La clarté, dirait-on, est blessée et recule
Vers la fenêtre où s’offre un linceul de dentelle.
L’ombre est un poison noir, d’une douceur mortelle !
Et voici qu’on frémit d’on ne sait quoi... c’est l’heure
Où le vol libéré des âmes nous effleure ;
Ah ! quel trouble ! Et les peurs, les peurs dominatrices
Dans les rideaux des lits agitant des fantômes !
Et ces sachets du linge aux sensuels arômes !
Et les lampes, là-bas, rouvrant leurs cicatrices,
Qui vont recommencer à faire saigner l’ombre !
Mais l’ombre se défend contre les lampes frêles,
Épaississant dans les angles sa force sombre
— On écoute les moucherons griller leurs ailes... —
Et l’on soupçonne, à voir mourir les bestioles,
Que c’est l’obscurité qui se venge ainsi d’elles
Pour avoir aimé mieux que ses noires fioles
Le soleil qui revit dans les lampes fidèles !
 

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