Jean Richepin

La Chanson des gueux, 1876


Sonnet ivre


 
Pourtant, quand on est las de se crever les yeux,
De se creuser le front, de se fouiller le ventre,
Sans trouver de raison à rien, lorsque l’on rentre
Fourbu d’avoir plané dans le vide des cieux,
 
Il faut bien oublier les désirs anxieux,
Les espoirs avortés, et dormir dans son antre
Comme une bête, ou boire à plus soif comme un chantre,
Sans penser. Soûlons-nous, buveurs silencieux !
 
Oh ! les doux opiums, l’abrutissante extase !
Bitter, grenat brûlé, vermouth, claire topaze,
Absinthe, lait troublé d’émeraude. Versez !
 
Versez, ne cherchons plus les effets ni les causes !
Les gueules du couchant dans nos cœurs terrassés
Vomissent de l’absinthe entre leurs lèvres roses.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 12 juin 2015 à 12h37

Danseurs de sable
----------------

Les démons d’inframonde ont dansé, sous mes yeux,
Ondulant de l’épaule et rentrant bien le ventre,
Arborant pour pelage une fourrure où n’entre
Que la noire couleur des plus nocturnes cieux.

Ils dansent tout le jour, comme ont fait leurs aïeux,
Car ils sont peu pressés de regagner leur antre ;
Or, n’ayant convoqué ni musicien, ni chantre,
Ils piétinent en rythme, à la grâce de Dieu.

Non point des Lucifers, mais des démons de base,
Pris dans leur mouvement qui parfois se déphase
Et martelant le sol de leurs pieds déchaussés,

Sans boire, sans parler, sans s’offrir une pause,
Au long de leur ballet, leurs pas se juxtaposent,
Démons du grand ciel d’or, fantômes désossés.

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Déposé par Jehan Pauvrepin le 7 février 2019 à 07h47

« Bon Dieu !, quand on est las d’avoir creusé les cieux
À s’en crever le front, ou trifouiller du pantre
Sans trouver de raison dans rien, parfois on rentre
Fourbu d’avoir erré pour se vider les yeux.
 
Il vaut mieux oublier ses désirs audacieux,
Ses odes avortées, et rentrer dans son ventre
Comme un fils de soi-mêm‘ s’étant pris pour son chantre... »
- Pinte-toi donc plutôt, raseur sentencieux !
 
Abrutissante extase
De ce vin de ce vase
Calmant le feu d’Enfer.

Ne cherche plus de causes :
Tu causes, tu causes, tu causes,
C’est tout c’que tu sais faire...

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Déposé par Cochonfucius le 29 mai 2022 à 12h33

Deux coqs dans la buvette
-----------

Deux fins buveurs sont là, ni jeunes, ni très vieux,
Ils n’ont pas trop la forme, ils ont un peu de ventre ;
Ils arrivent ici dès qu’ils quittent leurs antres,
C’est devenu banal de les voir en ces lieux.

Sachant se contenter de ce qu’on fait de mieux,
Pour déguster leur vin, leur âme se concentre ;
Ils donnent de la voix, mais sont de mauvais chantres,
Ils ne sauraient charmer les hommes ni les dieux.

Ici c’est leur refuge, et c’est leur camp de base ;
De notre dieu Bacchus ils sont deux hypostases,
C’est une identité qu’ils aiment endosser.

Souvent à la serveuse ils apportent des roses,
Qui pour blaguer leur dit « Ça rime avec cirrhose »,
Leur fait un grand sourire, et retourne bosser.

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Déposé par Cochonfucius le 3 mai 2025 à 14h20

Saint Godet
-------

C’est vraiment bon, c’est du vin vieux,
C’est un poème pour ton ventre ;
C’est Bacchus sortant de son antre,
C’est la rosée venant des cieux.

Ce vin, c’est ce qu’on fait de mieux,
L’âme du monde s’y concentre ;
Dans notre corps il faut qu’il entre
Car c’est le sang du fils de Dieu.

Partageons la divine extase
Avec les nobles hypostases ;
Surtout, soyons bien adossés.

Célébrons en vers et en prose
Ce beau chemin jonché de roses ;
Ne glissons pas dans le fossé.

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