Jean Richepin

Les Caresses, 1877


Lendemain de fête


 
Qu’as-tu donc ce matin, chère ? Tu n’es pas gaie.
Parce que ta frimousse est un peu fatiguée,
Ta lèvre un peu pâlie et ton front un peu lourd,
Vas-tu me reprocher d’avoir bu trop d’amour ?
Laisse là ton miroir où tu me fais la moue.
Que veux-tu, moi qui n’ai point de rose à la joue,
Comme toi je ne puis être pâle au réveil.
Est-ce ma faute, à moi, si mon cuir peu vermeil,
Lui que le travail tanne et que le soleil dore,
Est plus solide au feu que ta fraîcheur d’aurore ?
C’est vrai, tu gardes, toi, les traces de la nuit.
Mais cet air fatigué, tu crois donc qu’il te nuit ?
Non. Je t’aime encor mieux en ta paresse lasse,
Et ta défaite, enfant, te donne plus de grâce.
Sur tes lèvres de fraise, où courait un sang pur,
L’âpre fièvre a passé comme un glacis d’azur,
Et mes baisers ardents, qui les ont calcinées,
Font de ces roses des violettes fanées.
La pâleur de ton front mystérieux me plaît.
Ton visage aujourdhui semble pétri de lait.
Le noir qui sous tes yeux met son estompe brune
Est comme un chaud nuage à l’entour de la lune.
Reste ! je t’aime ainsi, quand ton regard mouillé
A l’air d’un fou qui rêve et dort tout éveillé,
Quand ton corps alangui s’abandonne à ta hanche
Comme un beau fruit trop mûr qui fait ployer sa branche,
Quand ta gorge palpite et ne peut s’apaiser,
Quand tu sembles prête à mourir sous un baiser.
Reste ! je t’aime ainsi. Reste, ma pauvre chatte,
Pose bien sur mon cœur ta tête délicate,
Enlace-moi de tes deux bras mis à mon cou,
Et dors dans mon giron, chère, dors un grand coup.
Ferme tes yeux, ainsi qu’une fleur son calice.
Dors, je te bercerai, je ferai la nourrice,
Et je fredonnerai, sur des rythmes très lents,
Les chansons que l’on chante aux tout petits enfants.
 

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