Jean Richepin

Les Caresses, 1877


La Voix des choses


 
Connais-tu la chanson des fils du télégraphe ?
 
Avec neuf clés, ainsi qu’une lyre, il s’agrafe
Dans les blancs clochetons des sonores godets,
Qui sous la porcelaine ainsi que sous un dais
Couvent la gamme errante aux fibres de la corde.
Cet étrange instrument, c’est le vent qui l’accorde ;
C’est le bruit du midi, de l’aube et du couchant,
Qui lui donne son vague, et bizarre, et doux chant.
 
L’homme, en dressant le bois des poteaux par la plaine,
Ne s’est pas souvenu que la nature est pleine
De soupirs, de sanglots, de notes, de frissons,
Et que toute la terre est un nid de chansons.
Où son travail posait l’appareil physique,
La nature a su mettre un peu de sa musique.
 
Applique ton oreille, enfant, contre le bois,
Et ton cœur entendra la voix, la grande voix,
Murmurer comme un flot sans fin, lointaine et douce.
Écoute ! c’est le grain qui poind, la fleur qui pousse ;
Tous les germes obscurs qui vont sourdre du sol
Et tous ceux que la brise emporte dans son vol ;
Tout ce qui veut jaillir près de tout ce qui tombe,
Car la terre est berceau comme la terre est tombe ;
C’est la chose qui naît et la chose qui meurt ;
C’est la mystérieuse et confuse clameur
De vie universelle éparse dans l’espace.
 
Et tout cela tient dans ces fils où le vent passe !
 
Ô maîtresse, emplis bien de ce chant tout ton cœur.
Il dit qu’il faut aimer, et que l’amour vainqueur,
Dans les ruines, dans les morts, dans les désastres,
Anime les brins d’herbe aussi bien que les astres,
Et toujours plus vivace, en efforts ardents,
Palpite, et vibre, et souffle, et s’allume dedans
Les coins les plus perdus de l’immense matière.
Il dit qu’à moi tu dois te donner tout entière.
 
Viens, je ferai chanter mes baisers sur ton corps,
Et, tel qu’un violon dominant les accords,
Le cri de notre amour comme un fou qui s’esclaffe
Couvrira la chanson des fils du télégraphe.
 

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