Jean Richepin

Les Caresses, 1877


Beauté moderne


 
Certes, tu m’éblouis quand tu es toute nue,
Ainsi l’âpre soleil de juin, brûlant la nue,
Fait baisser le regard par sa flamme irrité.
Tu ressembles alors à quelque déité
Splendide, arrondissant le contour de ses lignes
Dans un marbre plus blanc que la plume des cygnes.
Mais je t’admire autant, je te veux plus encor
En moderne beauté, quand un savant accord
De rubans, de chiffons, de robe revêtue,
Dans la toilette étreint ta vivante statue.
J’aime l’étroit corsage où tes seins à l’étroit
Semblent deux étalons qui se cabrent tout droit.
J’aime ton bras sortant à demi de la manche
Où la dentelle écume autour de ta chair blanche.
J’aime ton buste fier cuirassé de satin.
J’aime ton pied cambré frétillant et mutin
Sous les boutons de la bottine mordorée.
J’aime ta jupe énorme à la traîne éplorée
Qui fait comme un fouillis épars de noirs cheveux
De ta croupe onduleuse à ton mollet nerveux.
J’aime à sentir ployer tes reins, fondre ta taille,
Dans le froufrou soyeux et craquant de la faille.
J’aime tes bracelets, tes bagues, tes bijoux,
Tout ce que ton caprice enfant a pour joujoux.
Et rien ne me rend fou, frénétique, idolâtre,
Comme l’état de tes toilettes de théâtre,
Quand, faisant palpiter au bout fin de ton gant
Comme un grand papillon l’éventail élégant,
Avec des airs de reine et des rires de fée,
La poitrine en avant, la tête ébouriffée,
Tu te plais à montrer aux lustres envieux
Tes diamants aigus qui poignardent les yeux.
 

Commentaire (s)
Déposé par Esther le 12 décembre 2012 à 15h12

Serait-ce un sonnet nocturne ou un sonnet diurne?

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 12 décembre 2012 à 15h47

Rêvant d’une interprète en savoureux costume,
Je la vois s’étourdir aux vapeurs de l’encens,
Puis, dans l’obscur du temple à lents gestes dansant,
Flotter dans l’infini comme vole une plume.

Le sens de l’univers dans mon esprit s’allume,
J’entends battre le coeur de ce cosmos pensant,
Je l’entends prononcer des mots évanescents
Qui font sourire un peu les démons dans la brume.

Trois anges vont chanter, pour me faire plaisir,
La touchante saga des ailes du désir,
Gravant dans ma mémoire un air impérissable.

Serais-je devenu un pareil découvreur ?
Regardant de plus près, je perçois mon erreur :
Quelquefois, le matin, ma cervelle est de sable.

[Lien vers ce commentaire]

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