Jean-François Regnard

(1655-1709)

 

Jean-François Regnard


Épître à M. ...


 
Si tu peux te résoudre à quitter ton logis,
Où l’or et l’outremer brillent sur les lambris,
Et laisser cette table avec ordre servie,
Viens, pourvu que l’amour ailleurs ne te convie,
Prendre un repas chez moi, demain, dernier janvier,
Dont le seul appétit sera le cuisinier.
Je te garde avec soin, mieux que mon patrimoine,
D’un vin exquis, sorti des pressoirs de ce moine
Fameux dans Ovilé, plus que ne fut jamais
Le défenseur du clos vanté par Rabelais.
Trois convives connus, sans amour, sans affaires,
Discrets, qui n’iront point révéler nos mystères,
Seront par moi choisis pour orner le festin.
Là par cent mots piquants, enfants nés dans le vin,
Nous donnerons l’essor à cette noble audace
Qui fait sortir la joie, et qu’avouerait Horace.
 
Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé
J’habite dans Paris, citoyen exilé,
Et me cache aux regards du profane vulgaire ?
Si tu le veux savoir, je vais te satisfaire.
Au bout de cette rue où ce grand cardinal,
Ce prêtre conquérant, ce prélat amiral,
Laissa pour monument une triste fontaine
Qui fait dire au passant que cet homme, en sa haine,
Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau,
Sut répandre le sang plus largement que l’eau,
S’élève une maison modeste et retirée,
Dont le chagrin surtout ne connaît point l’entrée.
L’œil voit d’abord ce mont dont les antres profonds
Fournissent à Paris l’honneur de ses plafonds,
Où de trente moulins les ailes étendues
M’apprennent chaque jour quel vent chasse les nues ;
Le jardin est étroit ; mais les yeux satisfaits
S’y promènent au loin sur de vastes marais.
C’est là qu’en mille endroits laissant errer ma vue
Je vois croître à plaisir l’oseille et la laitue ;
C’est là que, dans son temps, des moissons d’artichauts
Du jardinier actif secondent les travaux,
Et que de champignons une couche voisine
Ne fait, quand il me plaît, qu’un saut dans ma cuisine ;
Là, de Vertumne enfin les trésors précieux
Charment également et le goût et les yeux.
 
Dans ce logis pourtant humble et dont les tentures
Dans l’eau des Gobelins n’ont point pris leurs teintures,
Où Mansart de son art ne donna point les lois,
Sais-tu quel hôte, ami, j’ai reçu quelquefois ?
Enghien, qui ne suivant que la gloire pour guide,
Vers l’immortalité prend un vol si rapide,
Et que Nerwinde a vu, par des faits inouïs,
Enchaîner la victoire aux drapeaux de Louis ;
Ce prince, respecté moins par son rang suprême
Que par tant de vertus qu’il ne dut qu’à lui-même,
A fait plus d’une fois, fatigué de Marly,
De ce simple séjour un autre Chantilly.
Conti, le grand Conti, que la gloire environne,
Plus orné par son nom que par une couronne,
Qui voit, de tous côtés, du peuple et des soldats
Et les cœurs et les yeux voler devant ses pas,
À qui Mars et l’Amour donnent, quand il commande,
De myrte et de laurier une double guirlande,
Dont l’esprit pénétrant, vif et plein de clarté,
Est un rayon sorti de la Divinité,
A daigné quelquefois, sans bruit, dans le silence,
Honorer le réduit de sa noble présence.
Ces héros, méprisant tout l’or de leurs buffets,
Contents d’un linge blanc et de verres bien nets,
Qui ne recevaient point la liqueur infidèle
Que Rousseau fit chez lui d’une main criminelle,
Ont souffert un repas simple et non préparé,
Où l’art des cuisiniers, sainement ignoré,
N’étalait point au goût la funeste élégance
De cent ragoûts divers que produit l’abondance,
Mais où le sel attique, à propos répandu,
Dédommageait assez d’un entremets perdu.
 
C’est à de tels repas que je te sollicite ;
C’est dans cette maison où ma lettre t’invite.
Ma servante déjà, dans ses nobles transports,
A fait à deux chapons passer les sombres bords.
Ami, viens donc demain avant qu’il soit une heure.
Si le hasard te fait oublier ma demeure,
Ne va pas t’aviser, pour trouver ma maison,
Aux gens des environs d’aller nommer mon nom ;
Depuis trois ans et plus, dans tout le voisinage,
On ne sait, grâce au ciel, mon nom ni mon visage.
Mais demande d’abord où loge dans ces lieux
Un homme qui, poussé d’un désir curieux,
Dès ses plus jeunes ans sut percer où l’Aurore
Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore
Qui, parcourant le sein des infidèles mers,
Par le fier Ottoman se vit chargé de fers ;
Qui prit, rompant sa chaîne, une nouvelle course
Vers les tristes Lapons que gèle et transit l’Ourse,
Et s’ouvrit un chemin jusqu’aux bords retirés
Où les feux du soleil sont six mois ignorés.
Mes voisins ont appris l’histoire de ma vie,
Dont mon valet causeur souvent les désennuie.
Demande-leur encore où loge en ces marais
Un magistrat qu’on voit rarement au palais ;
Qui, revenant chez lui lorsque chacun sommeille,
Du bruit de ses chevaux bien souvent les réveille ;
Chez qui l’on voit entrer, pour orner ses celliers,
Force quartauts de vin, et point de créanciers.
Si tu veux, cher ami, leur parler de la sorte,
Aucun ne manquera de te montrer ma porte :
C’est là qu’au premier coup tu verras accourir
Un valet diligent qui viendra pour t’ouvrir ;
Tu seras aussitôt conduit dans une chambre
Où l’on brave à loisir les fureurs de décembre.
Déjà le feu dressé d’une prodigue main
S’allume en pétillant. Adieu jusqu’à demain.
 

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