Charles-Ferdinand Ramuz

Le Petit Village, 1903


La Vieille Lise


 
Quelquefois, le soir, quand on est assis
et qu’il commence à faire nuit,
la vieille Lise
se met à parler du temps passé.
Elle dit :
« On était plus heureux qu’aujourd’hui,
pour sûr, on ne sait pas pourquoi ;
on travaillait peut-être davantage,
mais on savait mieux s’amuser ;
ça vient des temps qui sont changés,
ce qui est passé est passé. »
 
Elle reste un moment sans parler,
tout le monde fait silence.
 
« Quand la moisson était finie,
tard vers la nuit tombante on rentrait ;
les filles étaient perchées au fin haut du char,
les hommes suivaient,
on chantait
toutes les chansons qu’on savait.
On avait fait un vrai repas de noces ;
il y avait du rôti, du poulet,
les gens étaient assis jusque sur le pas de la porte.
 
Et encore que le vin n’était pas ménagé
et pour rire, on sait rire, et, quand on a mangé,
ah ! ces histoires qu’on se raconte !
Les vieux d’autrefois aimaient à parler.
 
Et la jeunesse dans la cour
brûlait la dernière gerbe.
On faisait un grand feu et on dansait autour.
 
Même qu’une fois pour rire
ils m’ont pris mon chapeau, ils l’ont mis dans le feu.
C’était un chapeau tout neuf,
tout garni de grands rubans roses.
Et, comme j’avais l’air fâchée :
« Ne vous fâchez pas, ça porte bonheur. »
 
Et la ronde était commencée,
et la ronde tournait plus fort
pendant que mon chapeau brûlait. »
 

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