Claudius Popelin

Un livre de sonnets, 1888


Discours au lecteur


 
Lecteur, voici des vers, et des vers en grand nombre.
Si j’essaie, aujourd’hui, de les sortir de l’ombre,
Et cherche en plein soleil à montrer mes enfants,
Ce n’est pas que, rêvant de destins triomphants,
J’espère devant eux voir agiter des palmes ;
Vrai, mon ambition forme des vœux plus calmes.
Mais que certains esprits m’accordent leurs bravos,
Content, je cueillerai le fruit de mes travaux.
J’ai fait, au cours des ans, ce très modeste livre
Que, non sans quelque crainte, humblement je te livre.
Il est de bonne foi. Sincère chroniqueur
Il montre jusqu’au fond ma pensée et mon cœur.
Deux cent trente sonnets défilent sur ses pages,
Non pas en chevaliers, mais simplement en pages,
Et, selon ma fortune, habillés pour le mieux.
Des sonnets, dira-t-on, c’est un genre assez vieux,
Démodé, qui dénote une muse pédante.
Je n’y veux contredire. On en connaît de Dante,
Et dans le doux langage, où résonne le si,
Le divin Michelange en fit lui-même aussi.
D’ailleurs ils ne sont pas d’un accès très facile.
La nef qui les emporte, et qui toujours vacille,
A moins de passagers que le navire Argo.
Une fois, deux au plus, ton fier clairon, Hugo,
A daigné retentir, sous cette forme adroite,
Par les bords sinueux de la rivière étroite
Où, pêcheurs poursuivant le frai d’un beau hasard,
S’amusa du Bellay, se délecta Ronsard,
Alors qu’ils remontaient l’onde Héliconiade
Avec leurs compagnons, astres de la Pléiade,
Teignant du sang d’Orphée, antique roi des vers,
Les rameaux frais coupés aux jeunes lauriers verts.
J’ignore si jamais ton luth, ô Lamartine,
Sur ce mode, imitant la muse florentine
Fille de la Provence au joyeux troubadour,
A réveillé l’écho de la Meuse à l’Adour ;
Mais je vois qu’au début de notre nouvelle ère
Sainte-Beuve, Gautier, Musset et Baudelaire,
Généraux acclamés d’un noble état-major,
Banville, pourchasseur des justes rimes d’or,
Et Leconte de Lisle, esprit des plus superbes,
Au vallon de Tempé grands botteleurs de gerbes,
Ont tous, avec amour, fait chanter les sonnets.
Vigny, qui put orner de perles ses bonnets,
À les versifier passa plus d’une veille.
Autran leur consacra sa lyre de Marseille.
Bouilhet, fidèle ami de mon ami Flaubert,
Et Laprade et Brizeux, revêtant le haubert,
Surent les décrocher du bon fer de leur lance.
Or voyez de quel poids ils sont dans la balance
Ces poèmes complets en leurs quatorze vers,
Puisqu’un seul a suffi pour illustrer Arvers.
Combien les ont cherchés dans les forêts profondes,
Le long des ruisseaux clairs, au murmure des ondes,
Par les sentiers en fleurs, derrière les buissons
Où l’oiseau fait des nids et chante des chansons,
Sur la plage où mugit la voix sourde des houles,
Au foyer solitaire, au sein même des foules,
Au théâtre, partout, et dans le bercement
Des voitures qui vont ou vite ou lentement,
Par les prés, par les vaux, par les monts, par les plaines,
Du matin jusqu’au soir à l’heure des phalènes,
Par le chemin, la rue, à la pluie, au soleil,
Dans les jours agités, dans les nuits sans sommeil !
Heureux quand ils ont pu les prendre à la volée
Et charmer un instant leur âme consolée.
J’en atteste les morts ainsi que les vivants,
Les tristes, les joyeux, les rêveurs, les savants,
Ceux qui surent mener la fête à grand orchestre,
Les plus humbles, soufflant dans le pipeau sylvestre.
J’en atteste avec eux les nombreux inconnus
Et tous les oubliés, tous les nouveaux venus,
Héritiers des anciens que le temps sombre emporte,
Capitaines élus de la jeune cohorte,
Et j’en atteste aussi tant et tant d’amateurs,
Soldats et gens du monde, artistes ou docteurs.
Dis-nous, Sully Prudhomme, et toi, François Coppée,
Habiles ciseleurs de la brève épopée,
Dis-nous, mon brave ami, mon José-Maria
Dont l’humeur espagnole, en nos jours, maria
L’accent de ta patrie au doux rhythme de France,
Pouvez-vous en parler avec indifférence
De cette alerte chasse au tercet, au quatrain
Que vous savez mener avec un si beau train
Quand, piqueurs chevauchant la verve passagère,
Vous sonnez l’hallali de la rime légère ?
Elle a d’ailleurs tenté de bien graves esprits ;
À son puissant attrait plus d’un s’est trouvé pris
Comme il n’y songeait pas, pour ne citer que Taine,
Ce docte qui, laissant sa besogne hautaine,
Tout ainsi que Socrate eût fait des entrechats,
Tourna douze sonnets en l’honneur de ses chats.
Modeste et noble enfant de la ville où le Rhône
Accueille dans son lit la nymphe de la Saône,
Dis-nous, qu’en penses-tu, Joséphin Soulary ?
Ô toi pour qui la Muse un demi-siècle a ri,
Couronnant ton labeur dans les lices ouvertes,
Sans t’obtenir l’habit brodé de palmes vertes !
Parfois sur le Caprice, à l’aveugle penchant,
La Justice s’appuie et marche en trébuchant.
Tu partis, un beau jour, gagnant la métropole,
Pour venir demander place sous la coupole
La dame du logis, distraite, apparemment,
Te ferma sa demeure, ô poète charmant ! 
Juste ciel ! Es-tu donc des hommes qu’on évince ?
Sans dépit tu t’en fus vivre dans ta province.
Là, ta philosophie en sut faire son deuil.
Tel, à qui le présent n’offre pas un fauteuil,
Se verra décerner par l’avenir un trône ;
Car le dernier, souvent, comme on le dit au prône,
Dans la maison du Père entrera le premier.
Plus d’un arbore au casque un orgueilleux cimier
Ou balance en marchant sa riche sabretache,
À qui le temps futur coupera la moustache,
Et dont l’œuvre, peut-être, ira chez l’échoppier
Se métamorphoser en cornets de papier.
Poète qu’aujourd’hui l’on consigne à la porte,
Alors que le français, devenu langue morte,
Ne se parlera pas plus que grec ou latin,
Quelque nouveau Burnouf, quelque nouveau Patin
Commentera, pour ceux d’une lointaine race,
Tes vers, comme les vers de Moschus ou d’Horace.
Lecteur, je n’ose plus te reparler de moi,
Et je ne m’y résous qu’avec un grand émoi.
J’ai donc fait, à mon tour des sonnets comme un autre.
Sans vouloir comparer le blé d’or à l’épeautre,
Puissent-ils obtenir tes applaudissements.
Ils furent le meilleur de mes délassements,
Le repos préféré dans mes heures troublées,
En emportant mon songe aux voûtes étoilées
Où, bercé doucement dans les bras de l’oubli,
L’esprit désemparé s’endort enseveli.
Oh ! qu’il est attrayant ce tout petit poème
Immuable en sa forme et variant son thème
Il semble qu’il soit fait exprès pour les amours,
Car il a ce mérite, étant bref en son cours,
De ne pas fatiguer les belles paresseuses.
Il est propre à chanter les ivresses mousseuses,
Les gaîtés, les plaisirs, les ébats dans les fleurs,
La tristesse et la joie et le rire et les pleurs,
Le regret qui vous mine ou qui vous crucifie.
Il se prête aux leçons de la philosophie.
Il dicte le précepte, il cite le dicton.
Il attache au méchant les ongles d’Alecton.
Il peint, en traits concis, les masques historiques.
Il brandit sur les sots les verges satiriques...
Il montre, en souriant, la grâce des enfants,
Célèbre les héros au son des olifants,
Stigmatise, indigné, la lâcheté honnie,
Évoque, aux doux accords des flûtes d’Ionie,
Le pâtre arcadien, le faune et, dans les bois,
L’égipan qui poursuit les nymphes aux abois.
Il grave dans le marbre et dans l’airain des temples
Le nom des morts qui sont de glorieux exemples,
Et, sur un mode altier, soutien des gens de cœur,
Il venge les vaincus des affronts du vainqueur.
Un livre de sonnets, lecteur, trahit son homme
Sans qu’il soit nécessaire autrement qu’on le nomme.
C’est un très véridique et fidèle miroir
Où l’on voit réfléchi le fond de son tiroir.
On peut, à bon escient, très bien l’y reconnaître ;
Il est là tout entier tel que Dieu l’a fait naître.
Pas plus que Pierre ou Paul je n’échappe à la loi,
Je suis à découvert, car ce livre est tout moi.
Est-il bon ou mauvais ? C’est à toi de le dire.
Peut-être t’advint-il d’en feuilleter un pire.
Ouvre-le bravement, et, d’un œil résolu,
Veuille le parcourir, il sera bientôt lu.
Le sage Despréaux, judicieux critique,
A dit, en quelque endroit de son Art poétique,
Dans un vers très cité qui n’est pas sans défaut,
Du sonnet accompli ce que penser il faut.
En vérité, prétendre à cette précellence
Ce serait de ma part une belle insolence !
Dieu m’en garde, lecteur. Puissè-je, à mon désir,
Contenter ton esprit et charmer ton loisir ;
Puissè-je m’attirer un peu de sympathie,
J’aurai touché le but et gagné la partie.
Cavalier raffermi, d’un air plus assuré,
J’irai, par le chemin, sous le ciel azuré.
Ô jeunes c’est à vous, à vous que je dédie
Ce livre de sonnets. Pour moi la Comédie
Est bien près de finir encore quelques mots
Et l’on n’entendra plus le peintre des émaux.
Ne regardez pas trop, en inspectant mon œuvre,
Si sa marche appartient à l’ancienne manœuvre
Et ne remarquez pas, non plus, si le pourpoint
Qui lui serre la taille est à la mode ou point.
De sa verte saison chacun porte la marque,
Guido Cavalcanti de même que Pétrarque.
Vous serez, avant peu, marqués à votre tour.
Lorsque le vieux Sully paraissait à la cour,
Les jeunes raffinés du jeune Louis Treize
Raillaient sa lourde épée et son antique fraise.
Comme il était vaillant je dis qu’ils avaient tort.
L’avenir, mes amis, juge en dernier ressort.
Lui seul, finalement, à tout jamais décide
Lequel est un pygmée et lequel un Alcide.
L’artiste est, quoiqu’il fasse, un produit de son temps,
Vous le reconnaîtrez dans vingt-cinq ou trente ans.
Qu’il manie ou la plume ou la brosse ou l’échoppe,
L’art est entre ses mains toile de Pénélope.
L’absolu n’est qu’un terme, et tout est relatif.
Nul n’imprime son pas dans le définitif.
Mon Dieu, je sais très bien que le vieillard morose
Ne trouve le présent jamais couleur de rose,
Et qu’il gronde et gémit. Pour moi, je m’en défends.
J’aime votre prouesse et votre audace, enfants !
Lorsque vous excitez votre chaude cervelle
À courir le déduit d’une forme nouvelle
Et j’entends me ranger parmi ces vétérans
Qui savent applaudir aux jeunes conquérants.
C’est pourquoi soutenez l’honneur des barbes blanches
Quand l’acteur vieillissant abandonne les planches,
Il réprime l’assaut de son secret tourment,
Et, devant l’assistance, il tourne un compliment
Dans lequel il s’efforce à cacher sa tristesse.
Je m’acquitte envers vous de cette politesse.
Recevez-la, de grâce, et prêtez-moi les mains.
Du César qui fonda l’empire des Romains
On sait le dernier mot proféré sur sa couche ;
Je pourrai donc, aussi, crier à pleine bouche,
Si vous me voulez faire un accueil rassurant,
Mon Plaudite cives, comme Auguste expirant.
 

15 septembre 1887.

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