Jean Pellerin

Le Copiste indiscret, 1919


L’Autobus ivre


 
Comme je descendais une rue impossible,
Je ne me sentis plus guidé par le chauffeur.
Des grévistes hurleurs le choisissant pour cible
L’écartelaient tout nu sur le seuil d’un coiffeur.
 
J’étais insoucieux des cargaisons moroses.
Porteur de ronds de cuir, d’un contrôleur hongré,
Je quittai mon chemin comme un vers sort des proses ;
Le volant m’a laissé me ruer à mon gré.
 
Dans les hululements farouches de la rue,
Moi, l’autre jour, plus fou qu’un cerveau d’éléphant,
Je bondis, et l’avion qui pétarade et rue
N’a pas connu d’envol plus large et triomphant.
 
Et je me suis saoulé de la ville conquise,
Des vitrines, miroir paré comme un étang,
Du pavé savoureux où, confiture exquise
Et fraîche, un écrasé joyeux parfois s’étend.
 
Je sais les pastels mous sur les quais en délire,
La poubelle accroupie et brûlant ses parfums.
L’immeuble de carton vibrant comme une lyre
Pleurant à mon galop tous ses rêves défunts.
 
J’ai suivi librement vos chaînes d’émeraudes,
Baisers phosphorescents, lampadaires à arc,
Peignoirs éclos d’amour devant les maisons chaudes,
Somnolence viride et revêche du parc.
 
Et moi, l’autobus G, au vilebrequin ivre,
Avaleur de refuge et peigneur de trolleys,
Plus affamé d’essence et d’azur qu’une guivre,
Raclant mes garde-boue au ventre des palais,
 
Je regrette le calme et morne itinéraire,
Le wattman orgueilleux, au signe inattentif,
La voix du quémandeur hargneux de numéraire,
L’arrêt obligatoire et le facultatif.
 
Assez ! J’ai trop chauffé ! J’ai vidé tout mon rêve !
Le macadam est fade et sent le galipot.
Que fondent mes segments, que mon réservoir crève,
Que s’évade une roue et que j’aille au Dépôt !
 

             
(Jean-Arthur RIMBAUD)

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 21 octobre 2013 à 17h33

Comme je recherchais une rime impossible,
Je ne me sentis plus guidé dans mon labeur ;
L’hommage éblouissant que j’avais eu pour cible
Se retrouvait tout nu et de pâle couleur.

J’étais insoucieux des césures épiques,
Des sonnets inspirés d’un madrigal anglais ;
Quand mon esprit cessa d’envoyer de ses piques,
Le silence m’a dit tout ce que je voulais.

Dans les griffonnements farouches de la toile,
Moi, l’autre jour, plus fou qu’un sonneur d’olifant,
J’écrivis, et mes vers montaient vers les étoiles
Quittaient le sol terrestre en Pégases piaffants.

Et j’ai chanté l’amour du monstre maritime,
De la grenouille verte au bord de son étang,
Quand d’un seul coup de foudre ils sont tous deux victimes
Et que l’amour tragique en chacun d’eux s’étend.

Je sais l’archange mou que ronge le délire,
Consommant des alcools aux ignobles parfums
Dont il croit rallumer la flamme de sa lyre
Pour chanter la douceur de ses amours défunts.

Puis il déguste aussi l’absinthe d’émeraude,
Car il veut enivrer deux âmes dans son coeur
Celle de l’oiseau-mouche en pleine saison chaude,
Celle de l’ours polaire au temps du froid vainqueur.

Alors, le vieux rhapsode, ainsi doublement ivre,
Avaleur de souffrance et raconteur d’amour
Entretient de ses vers la vision d’une vouivre
Ayant au fond des eaux plus d’un secret parcours.

Il exulte du vaste et fol itinéraire,
Qui ne lui permet point d’instant inattentif,
Le soupir de la muse aux accents littéraires
L’esprit calculatoire et le coeur inventif.

Assez ! J’ai trop rimé ! J’ai vidé tout mon rêve !
Toute rime est sans force et tout sonnet amer ;
L’encrier me demande (et la plume) une trêve,
Planons avec la mouette au-dessus de la mer !

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Lеvеу : Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа

Соuté : Lеs Соnsсrits

Rоdеnbасh : Vеilléе dе glоirе

Οsсаr V. dе L. Μilоsz

Hugо : «Αmis, un dеrniеr mоt ! — еt је fеrmе à јаmаis...»

Ρоpеlin : Lа Νеigе

Μауnаrd : «Сhаquе Ρriаpе du viеuх tеmps...»

Μауnаrd : «Βеllе, qui sаns fоutеur fоutеz...»

Μауnаrd : Épitаphе : «Сi-gît Ρаul qui bаissаit lеs уеuх...»

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Ο’Νеddу : Αmоur

Hugо : Lа Сhаnsоn dе Jеаn Ρrоuvаirе

☆ ☆ ☆ ☆

Stаël : Épitrе sur Νаplеs

Ρirоn : Οdе à Ρriаpе

Rеgnаrd : Épîtrе à Μ. ...

Βruаnt : Sоulоlоquе

Μасеdоnski : Lе Сlоîtrе

Μасеdоnski : Sоnnеt lоintаin

Μаrоt : «J’аi unе lеttrе еntrе tоutеs élitе...»

Μауnаrd : «L’hоmmе qui gît еn се liеu...»

Riсhеpin : Dаb

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lе Βаin dеs Νуmphеs (Hеrеdiа)

De Сосhоnfuсius sur L’Αnсêtrе (Hеrеdiа)

De Lе Gаrdiеn sur Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа (Lеvеу)

De Сосhоnfuсius sur «Се qu’еn vеillаnt је n’оsаi dе mа viе...» (Μаgnу)

De Lа-Μusérаntе sur «L’hоmmе qui gît еn се liеu...» (Μауnаrd)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Се quе tа plumе prоduit...» (Μауnаrd)

De Jеhаn Ρаuvrеpin sur Sоnnеt ivrе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Сhristiаn sur À Ιris, qui mаngеаit оrdinаirеmеnt dеs flеurs (Lе Ρауs)

De Ιvrеssе sur «Сhаmpêtrеs еt lоintаins quаrtiеrs, је vоus préfèrе...» (Соppéе)

De Fаisаnе sur Lе Rêvе du pоètе (Соppéе)

De Εsprit dе сеllе sur Vеrs à unе fеmmе (Βоuilhеt)

De Τhundеrbird sur Éсrit аvес du sаng (Sеgаlеn)

De Μаirе dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Fоirе dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Соugаrе- sur Lе Сhiеn еt lе Сhаt (Αrnаult)

De wеbmаstеr sur «Lе mоndе plus trоmpеur quе lеs flоts dе Νеptunе...» (Ρеllissоn-Fоntаniеr)

De Сосhоnfitсhuss sur Αir : «Τоut l’univеrs оbéit à l’Αmоur...» (Lа Fоntаinе)

De Viсtоr Сlоuеlbес sur Lа Соnsсiеnсе (Hugо)

De Gаrdеur d’аlbаtrоs sur Frаnçоis Соppéе

De Ρосhtrоnfuсuls sur «Vоiсi l’hоmmе, ô mеs уеuх, quеl оbјеt déplоrаblе...» (Lа Сеppèdе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе