Charles Péguy

La Tapisserie de Notre-Dame, 1913


IV
Prière de report


 
Nous avons gouverné de si vastes royaumes,
Ô régente des rois et des gouvernements,
Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes,
Régente des grands gueux et des soulèvements.
 
Nous n’avons plus de goût pour les grands majordomes,
Régente du pouvoir et des renversements,
Nous n’avons plus de goût pour les chambardements,
Régente des frontons, des palais et des dômes.
 
Nous avons combattu de si ferventes guerres
Par-devant le Seigneur et le Dieu des armées,
Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
Nous nous sommes acquis si hautes renommées.
 
Nous n’avons plus de goût pour le métier des armes,
Reine des grandes paix et des désarmements,
Nous n’avons plus de goût pour le métier des larmes,
Reine des sept douleurs et des sept sacrements.
 
Nous avons gouverné de si vastes provinces,
Régente des préfets et des procurateurs,
Nous avons lanterné sous tant d’augustes princes,
Reine des tableaux peints et des deux donateurs.
 
Nous n’avons plus de goût pour les départements,
Ni pour la préfecture et pour la capitale,
Nous n’avons plus de goût pour les embarquements,
Nous ne respirons plus vers la terre natale,
 
Nous avons encouru de si hautes fortunes,
Ô clef du seul honneur qui ne périra point,
Nous avons dépouillé de si basses rancunes,
Reine du témoignage et du double témoin.
 
Nous n’avons plus de goût pour les forfanteries,
Maîtresse de sagesse et de silence et d’ombre,
Nous n’avons plus de goût pour les argenteries,
Ô clef du seul trésor et d’un bonheur sans nombre.
 
Nous en avons tant vu, dame de pauvreté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux regards,
Nous en avons tant fait, temple de pureté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux hasards.
 
Nous avons tant péché, refuge du pécheur,
Nous n’avons plus de goût pour les atermoiements,
Nous avons tant cherché, miracle de candeur,
Nous n’avons plus de goût pour les enseignements.
 
Nous avons tant appris dans les maisons d’école,
Nous ne savons plus rien que vos commandements.
Nous avons tant failli par l’acte et la parole,
Nous ne savons plus rien que nos amendements.
 
Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
Mais qui marchaient toujours et n’ont jamais plié,
Nous sommes cette Église et ce faisceau lié,
Nous sommes cette race internelle et profonde.
 
Nous ne demandons plus de ces biens périssables,
Nous ne demandons plus vos grâces de bonheur,
Nous ne demandons plus que vos grâces d’honneur,
Nous ne bâtirons plus nos maisons sur ces sables.
 
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a lu,
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a dit.
Nous ne connaissons plus qu’un éternel édit,
Nous ne savons plus rien que votre ordre absolu.
 
Nous en avons trop pris, nous sommes résolus.
Nous ne voulons plus rien que par obéissance,
Et rester sous les coups d’une auguste puissance,
Miroir des temps futurs et des temps révolus.
 
S’il est permis pourtant que celui qui n’a rien
Puisse un jour disposer, et léguer quelque chose,
S’il n’est pas défendu, mystérieuse rose,
Que celui qui n’a pas reporte un jour son bien ;
 
S’il est permis au gueux de faire un testament,
Et de léguer l’asile et la paille et le chaume,
S’il est permis au roi de léguer le royaume,
Et si le grand dauphin prête un nouveau serment ;
 
S’il est admis pourtant que celui qui doit tout
Se fasse ouvrir un compte et porter un crédit,
Si le virement tourne et n’est pas interdit,
Nous ne demandons rien, nous irons jusqu’au bout.
 
Si donc il est admis qu’un humble débiteur
Puisse élever la voix pour ce qui n’est pas dû,
S’il peut toucher un prix quand il n’a pas vendu,
Et faire balancer par solde créditeur ;
 
Nous qui n’avons connu que vos grâces de guerre
Et vos grâces de deuil et vos grâces de peine,
(Et vos grâces de joie, et cette lourde plaine),
Et le cheminement des grâces de misère ;
 
Et la procession des grâces de détresse,
Et les champs labourés et les sentiers battus,
Et les cœurs lacérés et les reins courbatus,
Nous ne demandons rien, vigilante maîtresse.
 
Nous qui n’avons connu que votre adversité,
(Mais qu’elle soit bénie, ô temple de sagesse),
Ô veuillez reporter, merveille de largesse,
Vos grâces de bonheur et de prospérité.
 
Veuillez les reposer sur quatre jeunes têtes,
Vos grâces de douceur et de consentement,
Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment,
Quelques épis cueillis dans la moisson des fêtes.
 

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