Germain Nouveau

Valentines, 1887


Tartarin


 
De Marseille, moi ? de Marseille ?
Tu veux que j’en sois, c’est trop fort !
M’entends-tu dire qu’il « soleille » ?
Je ne suis pas né dans le Nord,
 
Je dois en convenir sans honte ;
Mais on peut venir du Midi,
En chair, en os, et même... en fonte,
Sans sortir de Lonchamps, pardi !
 
Si j’en étais, m’en cacherais-je ?
Au contraire, j’en serais fier :
Il y tombe aussi de la neige,
Et comme au Havre... on a la mer.
 
Je ne vois pas la différence ;
Affaire de goût, de couleur.
Du reste, Marseille est en France,
Sur la carte, aussi bien qu’Harfleur...
 
Voyons ! qui ferait des manières
Pour en être s’il en était,
La ville n’est pas des dernières,
Foutre non ! car Elle existait
 
Déjà, depuis belle lurette,
Qu’on ne parlait pas de Paris,
Et qu’aucune autre n’était prête
À loger ça... de ses chéris ;
 
Oui, Marseille était grande fille,
Que toutes les autres, comprends,
Les moins gosses de la famille
N’avaient pas encor de parents.
 
Elle est antique !... oh ! mais !... pas vieille ;
C’est au contraire la cité
La plus jeune et la plus vermeille,
N’offensons pas la vérité.
 
Les femmes y sont !... Valentine,
Tu les aimerais, comme moi,
Si tu voyais la taille fine
De Valentine, comme Toi ;
 
C’est ma cousine... elle demeure
Ma foi ! par là, pas loin du port...
Ce que je sais, ou que je meure,
C’est qu’elle aussi l’a beau... le port !
 
Toutes les autres sont comme elle,
Et sans titre, ou sur parchemin,
Des reines, jusqu’à la semelle,
Avec du poil... pas dans la main.
 
Après ça, vois comme nous sommes
Encore, en France, inconséquents :
On vient médire de leurs hommes !
Serait-ce qu’ils sont tous marquants ?
 
Il se pourrait, car on les chine,
Tiens ! surtout de votre côté,
Où l’on dédaigne la sardine ;
Ah ! le hareng... a sa beauté !
 
De temps en temps, on entend dire :
« Oh ! le Marseillais ! » Eh ! bien, quoi ?
Le Marseillais ! il aime à rire.
Prises-tu les gens tristes, toi ?
 
Il est brun, n’a pas les dents noires,
Il sait lire, écrire et compter ;
Il a toujours un tas d’histoires
Crevantes à vous raconter :
 
Poli, galant avec les femmes,
Il n’accepterait jamais rien
D’elles, que leurs baisers de flammes :
Il fait, ma foi ! bougrement bien ;
 
Qu’on le critique, il n’en a cure,
Pas plus que de savoir son nez
Au beau mitan de sa figure
Ou de ce que vous devinez ;
 
Il est propre, ses mains sont nettes,
Leur gant n’est pas mis à l’envers,
Et surtout, elles sont honnêtes.
Que voulez-vous de plus ? Des vers ?
 
Des vers qui ne soient pas des versse ?
Il peut vous en faire... en français...
Vous me jetez à la traverse
Qu’il est ?... Hâbleur ?... Ah ! oui, je sais,
 
Il se vante... d’être modeste,
Ça, c’est un tort... il ferait mieux
De se vanter de tout le reste,
Mais nul n’est parfait sous les cieux.
 
Ainsi, vous voyez bien, Madame,
Que si j’étais, comment ? encor ?
Moi, Marseillais ! mais sur mon âme.
Si je l’étais... j’aurais de l’or,
 
Je n’irais jamais qu’en voiture,
Avec un train à tout casser,
Tout serait en déconfiture
Partout où l’on me voit passer.
 
Je leur montrerais ce qu’on gagne
À nous Han-Mer-Dé... Troun-dé-l’ér !
Puisque je suis de la campagne
Où l’on respire le bon air,
 
Donc, je ne suis pas de Marseille.
C’est vrai, que je suis né si près,
Que j’en ai l’accent dans l’oreille...
Oui, na, j’en suis... et puis après ?
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 17 septembre 2016 à 17h55

Deux fiers hippocampes
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Les hippocampes de Marseille
Aux jeux de cartes sont très forts ;
Dès que le matin s’ensoleille,
Ils s’affrontent, non loin du port,

Et prennent l’apéro, sans honte,
Autour de l’heure de midi ;
Jamais aucun d’entre eux ne compte
Les godets qu’ils ont engloutis.

Bien souvent, je me dis : que n’ai-je
La paresse dont ils sont fiers,
Car du mal, elle les protège,
Ces hippocampes, sous la mer.

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