Germain Nouveau


Couples prédestinés


 
Peut-être un jour l’époux selon l’amour, l’épouse
Selon l’amour, selon l’ordre d’Emmanuel,
Sans que lui soit jaloux, sans qu’elle soit jalouse,
 
Leurs doigts libres pliés au travail manuel,
Fervents comme le jour où leurs cœurs s’épousèrent,
Nourriront dans leur âme un feu venu du ciel ;
 
Le feu du dieu charmant que les bourreaux brisèrent,
Le feu délicieux du véritable amour,
Dont les âmes des Saints lucides s’embrasèrent ;
 
Tourterelle et ramier, au sommet de leur tour
Mystique, ils placeront leur nid sur lequel règne
La chasteté, couleur de l’aurore et du jour,
 
L’entière chasteté, celle où l’âme se baigne,
Qui prend l’encens de l’âme et les roses du corps,
Que symbolise un lys et que l’enfant enseigne ;
 
Celle qui fait les saints, celle qui fait les forts,
Mystérieuse loi que notre âme devine
En voyant les yeux clos et les doigts joints des morts.
 
Rêvant de Nazareth, sous cette loi divine,
Ils fondront leurs regards et marieront leurs voix
Dans l’idéal baiser que l’âme s’imagine.
 
Qu’ils dorment sur la planche ou sur le lit des rois,
Le monde les ignore, et leur secret sommeille
Mieux qu’un trésor caché sous l’herbe au fond des bois.
 
La nuit seule le conte à l’étoile vermeille ;
Pour eux, laissant la route aux cavaliers fougueux
Dans le discret sentier où l’âme les surveille,
 
Ils ne sont jamais deux, le nombre belliqueux,
Jamais deux, car l’amour sans fin les accompagne,
Toujours Trois, car Jésus est sans cesse avec eux.
 
Paisibles pèlerins à travers la campagne
Et la ville où leurs pieds fleurent l’odeur du thym ;
Et l’époux reste amant, et la Vierge est compagne.
 
De l’aurore de soie au couchant de satin,
Leur doux travail embaume, et leur pur sommeil prie,
De l’étoile du soir et celle du matin.
 
Ce sont des enfants blancs de la Vierge Marie,
Rose de l’univers par la simplicité,
Et mère glorieuse autant qu’endolorie.
 
C’est Elle qui leur ouvre, étonnant la clarté,
Sur ses genoux un livre, où leur cœur voit le rêve,
Sous son manteau céleste et bleu comme l’été.
 
Pudique autant que Jeanne, autant que Geneviève,
L’épouse file et songe au lys du charpentier ;
L’époux travaille et songe à l’innocence d’Ève.
 
Avec sa main trempée au flot du bénitier,
Chaque jour dans l’Église où son âme s’abreuve,
Les doigts fiers de tourner les pages du psautier,
 
Pour les pauvres amours qui marchent dans l’épreuve,
Les membres de Jésus dont le faubourg est plein,
Pour le lit du vieillard et l’habit de la veuve,
 
Elle file le chanvre, elle file le lin,
Comme elle file aussi le sommeil du malade,
Et le rire innocent du petit orphelin.
 
Musique d’or du cœur qui vibre et persuade,
Sa parole fait croire et se mettre à genoux
Le plus méchant, qu’elle aime ainsi qu’un camarade.
 
Elle est plus sérieuse et meilleure que nous ;
Il n’a que les beaux traits de notre ressemblance ;
Couple prédestiné, délicieux époux !
 
Ils ont la joie, ils ont l’amour par excellence !
Leurs cœurs extasiés de grâce sont vêtus ;
Car ils ont dépouillé toute la violence.
 
Sortis forts des combats vaillamment combattus,
Ils font vaguer leur corps et se mouvoir leur âme
Dans le jardin vivant de toutes les vertus.
 
Pour plaire à la beauté pure qui les réclame,
Elle veut demeurer intacte, ainsi qu’un fruit,
Dans la virginité naturelle à la femme.
 
Docile au rayon d’or qui traverse sa nuit,
Écoutant vaguement le monde qui va naître,
Comme des grandes eaux dont on entend le bruit,
 
Pour lui, content d’aimer Jésus et de connaître
Le sens prodigieux de ses simples discours,
Il met en Dieu son cœur, ses sens et tout son être,
 
Respirant l’humble fleur de ses chastes amours,
Ne prenant que l’odeur de la race éternelle,
Ne cueillant pas le fruit qui réjouit toujours.
 
Car cette part amère à la race charnelle,
C’est la part du mystère et la part du lion,
Et c’est votre avenir, Seigneur, qui couve en elle.
 
Car nous sommes les fils de la rébellion ;
Nos fronts sont irrités et nos cœurs taciturnes,
Et la mort est pour nous la loi du talion.
 
Fils du désir d’Adam sous des ailes nocturnes,
Engendrés hors la loi des chastes paradis,
Nous errons sur la terre, et puisons dans nos urnes
 
Avec des vins impurs l’oubli des jours maudits ;
Partageant nos trésors tout pleins de convoitise,
Tel autour d’une table un groupe de bandits.
 
Mais peut-être qu’un jour, sous les yeux de l’Église,
Verra luire l’époux comme un diamant pur,
Et l’épouse fleurir comme une perle exquise.
 
Quand les nuages noirs laisseront voir l’azur
Et paraître le mot du mystique problème,
Et ce couple idéal brûlera d’un feu sûr
 
Pour plaire à Dieu, qui peut tout pour nous quand on l’aime.
 

La Doctrine de l'Amour, 1880

Commentaire(s)
Déposé par IsisMuse le 2 décembre 2017 à 20h01

Son âme trop chagrine
Avait un coin ombreux
Et son humeur mutine
Cachait un ténébreux
Serment de pas grand-chose
Elle était une rose
Couleur de toi
Douceur de toi . .    

Voir : https://www.youtube.com/watch?v=YzjcqVIFxXQ

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 2 décembre 2017 à 18h36

Mandelstam voit un lion
-----------------------------

Je me souviens d’un sonnet peu classique.
Marie, d’un lion, fut suivie au désert
Pour un motif bien évident, bien clair :
Le charpentier n’était point tyrannique.

Il a rentré ses griffes horrificques :
Marie lui semble un fruit presque trop vert,
Il n’en veut point pour mettre le couvert,
Lion que nourrit la manne mirificque.

Et cependant, Marie devint si tendre :
Bénédictions sur elle de s’étendre,
Et plus ne fut le désert sablonneux.

Or, ses cheveux à la blonde rousseur
Du jeune lin acquirent la douceur :
Le Seigneur Lion devint son Blasonneux.

[Lien vers ce commentaire]

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